Voltaire contre Rousseau

Par Claude Pommeru

Le tremblement de terre qui ravage Lisbonne en 1755 suscite dans toute l’Europe un débat non pas scientifique mais, fort curieusement, philosophique. La destruction de la ville et les vingt mille morts qui l’accompagnent entrent-ils ou non dans le plan de la providence? telle est la question. Il ne manque pas de philosophes pour postuler que même un malheur de ce genre a sa justification dans les desseins de Dieu ou, plus simplement, que les catastrophes naturelles sont inévitables et doivent être acceptées car elles concourent à l’harmonie de l’univers. Quant à l’Inquisition portugaise, elle considère que ce malheur est un châtiment de Dieu; comme Voltaire s’en fera l’écho dans Candide, elle redouble de rigueur contre les hérétiques, notamment contre les juifs. C’en est trop pour Voltaire: il répudie d’un coup l’optimisme et ses trop faciles justifications du mal. Déjà dans Zadig, il avait prêté à son héros quelque réticence devant le précepte de l’ange selon lequel la fin justifie les moyens. Cette fois-ci, Voltaire va plus loin et c’est avec indignation qu’il rejette l’idée que la souffrance des hommes puisse être acceptée au nom d’hypothétiques fins dernières. Sa réflexion philosophique se trouvant alimentée par ses déceptions personnelles, il dresse alors, dans le Poème sur le désastre de Lisbonne, un tableau de la misère humaine dont les termes sont fort proches de ceux qu’employait Pascal.[…]

En fait, l’optimisme de Voltaire n’avait jamais été philosophiquement très solide. C’était surtout un matérialisme ou un épicurisme vulgaire qui cherchait dans la tradition païenne une arme contre le pessimisme chrétien, c’est-à-dire contre le christianisme lui-même. De la même façon son passage au pessimisme peut s’expliquer aussi par le refus d’une autre version de la métaphysique chrétienne: celle d’une providence à qui les hommes devraient s’en remettre sans murmure en bénissant le mal qui les frappe. Il n’en reste pas moins qu’après cette palinodie, la philosophie de Voltaire manque tout à coup singulièrement de contenu. Mais Voltaire a besoin de s’opposer pour être. Il va trouver une nouvelle matière philosophique dans son conflit avec Rousseau qui commence à cette date.

En 1755, Rousseau est à Genève. Il opère son retour aux sources de la nature de la démocratie et du calvinisme. Il vient de publier son second Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité qui a été mal reçu par les genevois. De son côté, Voltaire a également des difficultés avec ces derniers qui se plaignent de ce qu’il ait critiqué Calvin dans L’Essai sur les Moeurs. Ils interdisent même son théâtre.

En fait, les genevois sont divisés. les riches bourgeois de Genève passent volontiers la frontière pour assister aux représentations théâtrales que donne Voltaire dans sa résidence, et maudissent avec lui l’enragé qui risque d’ébranler par ses théories révolutionnaires leur position sociale. C’est que Genève, depuis le temps où Rousseau l’avait quitté, a évolué dans le sens d’une ploutocratie. La ville est administrée en fait par un petit conseil formé des plus riches. Ceux-ci sont dans le camp de Voltaire, les autres éprouvent de la sympathie pour Rousseau. Ainsi, le conflit entre Voltaire et Rousseau a Genève pour cadre et pour enjeu.

Les deux hommes jusqu’alors ne se connaissent guère. Rousseau, pauvre et inconnu, admirait Voltaire de loin. A peine avait-il eu l’occasion d’éprouver sa désinvolture méprisante lorsque, prié par Voltaire et rameau de mettre en musique un livret d’opéra de Voltaire, il avait pu constater avec amertume qu’après que son travail eût été remanié par Rameau, ni Voltaire ni Rameau n’avaient reconnu la part importante qu’il avait prise à l’ouvrage. Néanmoins, Rousseau n’avait cessé de témoigner à Voltaire le respect qu’il pensait devoir non à l’homme mais à son génie. Il lui avait tour à tour adressé un exemplaire de chacun de ses discours. Voltaire ne daigna pas répondre à l’envoi du premier, [mais] répondit à l’occasion du second.

[Dans cette lettre à Rousseau], on voit que Voltaire emploie à l’égard de Rousseau le même procédé qu’à l’égard de Pascal. Ne pouvant réfuter la pensée de son adversaire, il la dénature; il feint de croire que Rousseau est l’ennemi du genre humain (Pascal, lui, avait été qualifié de misanthrope), alors que nul plus que lui n’a protesté contre l’esclavage et toutes les formes de servitude. Il feint de croire que Rousseau est l’ennemi de la société, alors qu’en fait c’est la société féodale, et nulle autre, qu’il condamne, celle justement dont Voltaire s’accommode fort bien, et qu’il proteste non contre l’existence de la société mais contre les détournements de ses avantages au profit d’une minorité despotique. Il feint même de croire que Rousseau rêve de retourner à l’état de nature, alors que toute sa philosophie démontre le contraire. Rousseau s’en est expliqué dans la préface de Narcisse: on ne remonte pas le cours de l’histoire. Interprétant à sa manière le Discours sur les sciences et les arts, Voltaire prête à Rousseau une condamnation sans nuance de la culture et un éloge de l’ignorance, alors que Rousseau avait noté que le vernis culturel masque souvent la dégradation des moeurs et le progrès du despotisme. Voltaire sait bien qu’il a contribué personnellement à rendre le séjour de Genève inhabitable pour Rousseau(à cette date, Rousseau a déjà du renoncer à s’y installer et a regagné la France), et c’est avec une cruauté et une perfidie trés conscientes qu’il feint de s’étonner que Rousseau soit loin de sa patrie (« la solitude que j’ai choisie auprès de votre patrie où vous devriez être »).

Pourquoi cette hostilité de Voltaire envers Rousseau? Il y a bien sur à cela des raisons personnelles. Voltaire éprouve pour Rousseau le mépris discret du grand bourgeois pour l’homme du peuple, du courtisan pour le provincial, de l’homme cultivé pour l’autodidacte, de l’homme du monde pour le plébéien maladroit. Mais il y a bien davantage. Voltaire pressent que sa suprématie intellectuelle se trouve menacée. A vrai dire, le terme de philosophie appliqué à Voltaire ne peut s’entendre qu’au sens du XVIIIè siècle. Sa pensée, légère, brillante, critique, reste très superficielle. Ses vues fines et amusantes sont généralement dépourvues de profondeur. Voltaire avait cru triompher de Pascal d’autant plus facilement que celui-ci ne pouvait lui répondre. Mais Rousseau est vivant, et sa pensée, authentiquement philosophique, a tout ce qui manque à celle de Voltaire: la profondeur et l’originalité vraies. Voltaire veut donc empêcher Rousseau de se faire entendre. Il veut le discréditer auprès du public, en dénaturant sa pensée, en soulignant le ridicule de sa personne. Il va agir, comme le font, chez Molière, les personnages du Misanthrope à l’égard d’Alceste. Le persiflage et la calomnie essaieront d’étouffer l’éclosion d’un rival dont il mesure très certainement la menace qu’il constitue pour sa propre position dans le monde.

Aux yeux de Voltaire, comme des encyclopédistes, Rousseau est dangereux parce qu’il remet en cause les acquis jugés jusqu’alors irréversibles de la philosophie des Lumières. Que signifie cette critique de la civilisation? cette réhabilitation de la morale, de la vertu et du sentiment? En vérité, Rousseau a mis le doigt d’emblée sur les faiblesses de la philosophie des Lumières dans sa version parisienne, en soulignant que la raison et l’intérêt n’épuisent pas la définition de l’homme, que tout progrès dans un domaine a sa contrepartie dans un autre, qu’il y a en l’homme une dimension spirituelle dont le matérialisme ne rend pas compte et qu’il risque d’étouffer. Les choses seront claires quand Rousseau adressera à Voltaire, en réponse à son Poème sur le désastre de Lisbonne, une Lettre sur la providence. […] Ces accents évoquent Pascal. Nous sommes ici en présence d’une pensée de même nature. Pascal était janséniste, Rousseau est calviniste. C’est presque la même chose. Nous touchons ici à l’opposition véritable qui sépare Rousseau des philosophes de son siècle. Rousseau renoue avec l’inspiration spiritualiste qui fut en Angleterre à l’origine de la philosophie des Lumières. Rousseau, tout comme Voltaire, et plus sans doute que lui, est conscient de l’existence du mal, mais il fonde sur cette conscience une révolte et l’espérance d’une réparation. S’élevant alors au-delà des limites de l’existence terrestre, il lance un appel vers un Dieu réparateur qui est l’objet de sa part non d’une crédulité naÍve, mais d’une exigence morale. Rousseau restaure contre les petits comptables du plaisir et de la douleur que sont les matérialistes, tout l’infini de l’espérance spirituelle. S’il réussit, c’est tout ce patient travail de démolition de l’homme spirituel auquel se livre l’actuelle génération de philosophes qui se trouvera réduit à néant. Voltaire avait cru enterrer Pascal, mais voici qu’il ressuscite en la personne de Rousseau. Tous les moyens seront bons pour le faire taire ou, à défaut, pour empêcher qu’on ne l’écoute.

En 1757, Voltaire, à la fois pour répondre à Rousseau et protester contre l’interdiction de son théâtre prononcée par le grand Conseil de Genève, inspire à d’Alembert l’article « Genève » de l’Encyclopédie. dans ce texte, d’Alembert feint de considérer les pasteurs de Genève comme des sociniens (doctrine proche du déisme), et partant de cette hypothèse fausse, simule l’étonnement devant leur refus obstiné du théâtre. Rousseau, qui vient tout juste de se réfugier chez le Maréchal de Luxembourg, rédige en trois semaines sa réponse dans la Lettre à d’Alembert sur les spectacles (1758). Il y développe trois points: les pasteurs de Genève sont calvinistes, le contenu du théâtre n’est ni neutre ni innocent sur le plan moral et sur le plan politique, la tradition démocratique et calviniste de Genève exige le refus non de tout spectacle, mais du type de spectacle qui fait à paris les délices d’une société corrompue par le luxe et l’habitude du despotisme. Et Rousseau de proposer comme modèle les grandes fêtes populaires de la Grèce antique (Théâtre populaire ouvert à tous les citoyens, fêtes sportives et patriotiques, etc).

Le retentissement de la querelle qui s’ensuit et les attaques qui s’élèvent de toute part contre l’Encyclopédie font que d’Alembert, Duclos et Marmontel se retirent de l’entreprise. En 1759, suite à l’attentat de Damiens, la publication de l’Encyclopédie est interdite. Voltaire prend fait et cause pour les encyclopédistes. Il impute à Rousseau une responsabilité bien peu crédible dans cette interdiction. C’est au même Rousseau qu’il attribue son échec personnel auprès des genevois. Tout ceci compose dans son esprit l’image d’un Rousseau satanique, acharné à entraver le progrès des Lumières. Rousseau sera désormais pour lui, comme pour les encyclopédistes, l’homme à abattre par tous les moyens. Quant à sa philosophie personnelle, suite à cette série de déconvenues, elle s’infléchit de plus en plus vers le pessimisme. Voltaire en donne un exposé complet et achevé dans son meilleur conte, publié en 1759, Candide ou de l’optimisme.

Publié le 28/05/2007
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