Marcelo Wesfreid

Voltaire, une icône française

Il fut l’écrivain le plus célèbre de son temps. Et le plus scandaleux. La postérité en a fait un mythe national. Sa figure d’intellectuel a gommé les aspérités et la richesse d’une oeuvre, plus que jamais d’actualité.

S’il entrait aujourd’hui dans une librairie, Voltaire aurait un choc. L’écrivain le plus prolifique de notre littérature pensait avoir marqué l’Histoire par ses tragédies et ses épopées. Mais ce sont ses contes, écrits sans prétention pour quelques amis, qui s’étalent sur les étagères. Il les appelait des « coïonneries ». Les voilà rangés au rayon des classiques. En mai dernier, le manuscrit de Candide a été exposé à la New York Public Library. Le document, prêté par la bibliothèque parisienne de l’Arsenal, a voyagé dans une mallette blindée et cadenassée, pieusement déposée en business class. Comme une relique.

En tête du manuscrit, on distingue l’écriture soignée du secrétaire de Voltaire, qui rédigeait sous la dictée. « Il y avait en Westphalie, dans le château de M. le baron de Thunder-ten-Tronckh, un jeune garçon à qui la nature avait donné les moeurs les plus douces. » Voltaire narre les mésaventures d’un homme soumis à tous les fanatismes – il est rossé par un régiment bulgare, fessé par les inquisiteurs à Lisbonne. Il trouve finalement son bonheur en fuyant les prêcheurs de tout poil.

Sur l’original, Voltaire a pris la plume pour rajouter, ici ou là, une correction. Ses interventions sont faciles à repérer : les lettres sont penchées ; le trait est nerveux. Comme s’il y avait urgence. « Voltaire est un écorché vif, un blessé, souligne l’universitaire André Magnan, l’un des meilleurs connaisseurs de l’écrivain. Il a le sentiment que la bestialité humaine peut se réveiller à tout moment. »

C’est qu’il l’a éprouvée dans sa chair. A deux reprises, l’écrivain est conduit à la Bastille après avoir bravé les grands du royaume, comme le duc d’Orléans ou le chevalier de Rohan. Il a été roué de coups, a dû s’exiler pendant trois ans en Angleterre. Ses livres ont été condamnés au brasier à Paris, Genève ou Amsterdam. Si le bourreau « avait pour ses honoraires un exemplaire de chaque livre qu’il a brûlé, il aurait vraiment une jolie bibliothèque », ironisait Voltaire. Jusqu’à sa mort, il risque sa peau. L’une de ses lettres finit par cette recommandation : « Ayez la bonté, Madame, de brûler ma lettre, sans quoi je courrais le risque d’être brûlé moi-même. »

Voltaire dévore les livres d’histoire. L’humanité a des accès de fièvre. Il veut comprendre. Cela l’obsède. Dans Des conspirations contre les peuples, un texte oublié – comme les trois quarts de son oeuvre (1) – Voltaire dresse l’inventaire des génocides. Toutes les religions, à tour de rôle, ont tranché dans le vif. Il y a eu les massacres perpétrés par les juifs dans l’Antiquité, les pogroms lors des croisades, l’extermination des Indiens d’Amérique encadrée par les jésuites, les massacres contre les protestants à la Saint-Barthélemy. « On est fâché d’être né. On est indigné d’être homme, se morfond le philosophe. Comment s’est-il trouvé des barbares pour ordonner ces crimes, et tant d’autres barbares pour les exécuter ? »

Le XXe siècle ne l’a pas démenti. Et le XXIe ? Dans le Dictionnaire philosophique, Voltaire pose une question brûlante, à l’heure de l’islamisme radical. « Que répondre à un homme qui vous dit qu’il aime mieux obéir à Dieu qu’aux hommes, et qui, en conséquence, est sûr de mériter le ciel en vous égorgeant ? » Voltaire sèche. A quoi bon, de toute façon, chercher des arguments ? Les fanatiques sont sourds à la raison. « Ce sont des malades en délire qui veulent battre leurs médecins. »

En revanche, il a une méthode pour contenir leurs discours – c’est toujours mieux que rien. L’arme de l’ironie. Le pari sur l’intelligence du lecteur, sommé de lire entre les lignes. Si jamais celui-ci sourit, c’est gagné. Un exemple parmi d’autres : dans L’Ingénu, Voltaire tourne en dérision un gentil « ecclésiastique, aimé de ses voisins, après l’avoir été autrefois de ses voisines ». En huit mots, il met au tapis le clergé, qui fait voeu d’abstinence sexuelle – là encore, quelle actualité ! « Ce monde est une guerre, celui qui rit aux dépens des autres est le victorieux », martèle-t-il à ses camarades de lutte.

Prudent, il ne signe aucun livre, emploie des pseudonymes

Plume à la main, il pilonne sans relâche jusqu’à ses 84 ans. « Quand il naquit, Louis XIV régnait encore ; quand il mourut, Louis XVI régnait déjà », note Victor Hugo. L’écrivain inonde l’Europe de brûlots et de lettres caustiques – plus de 15 000 ont été retrouvées! « Voltaire était un graphomane, il se consacrait à l’écriture de 6 heures du matin à 22 heures et épuisait deux secrétaires par jour », raconte André Magnan, coauteur de L’Inventaire Voltaire (Gallimard, 1995). Prudent, il ne signe aucun livre et multiplie les pseudonymes. Candide est l’oeuvre d’un certain « Dr Ralph », aussi imaginaire que sa fable.

Sa recette pour entrer à l’Académie française

Voltaire entre à l’Académie française en 1746. Afin que son ami le philosophe Diderot le rejoigne dans l’illustre assemblée, l’immortel a un projet, qu’il livre à l’un de ses amis : « Qu’il n’aille pas s’amuser à griffonner du papier dans un temps où il doit agir. Il n’a qu’une chose à faire, mais il faut qu’il la fasse : c’est de chercher à séduire quelque illustre sot ou sotte, quelque fanatique, sans avoir d’autre but que de lui plaire. Il a trois mois pour adoucir les dévots, c’est plus qu’il ne faut. Qu’on l’introduise chez madame…, ou madame…, ou madame…, lundi ; qu’il prie Dieu avec elle mardi ; qu’il couche avec elle mercredi : et puis il entrera à l’Académie tant qu’il voudra, et quand il voudra. (…) Je recommande surtout le secret. Que Diderot ait seulement une dévote dans sa manche ou ailleurs ; et je réponds du succès. (…) Et je vous donne ma parole d’honneur de venir à l’Académie le jour de l’élection. Je suis vieux. Je veux mourir au lit d’honneur. » Diderot a-t-il suivi ces recommandations ? En tout cas, il n’est jamais entré à l’Académie française.

Jouant à cache-cache avec le pouvoir, l’écrivain s’installe les vingt dernières années de sa vie à Ferney (Ain), aux limites du royaume. On peut maintenant visiter son château de style néoclassique. Un édifice presque vide, car les meubles et les affaires de Voltaire ont été dispersés après sa mort. Mais l’important est la vue. A l’horizon, se détachent les cimes blanches des Alpes et Genève. Cette proximité valait de l’or. En cas de menaces pour sa sécurité, Voltaire pouvait fuir dare-dare en Suisse.

De son refuge, le philosophe multiplie les provocations contre la toute-puissante Eglise. A ses yeux, c’est une corporation sectaire. Voltaire n’est pas pour autant athée. Il croit en un Dieu tout-puissant, qui n’a besoin ni de prêtres ni de texte saint pour régir l’univers. La Bible, qu’il connaissait par coeur, lui apparaît comme l’équivalent de « l’histoire des chevaliers de la Table ronde ».

Ses charges prennent des formes surprenantes. A 68 ans, Voltaire veut faire déplacer la petite église qui se trouve en face de son château. Elle bouche la vue, se plaint le roitelet de Ferney. Il commence par retirer un crucifix, enlève un bout de cimetière et une partie de l’édifice, quand l’évêque du coin s’alarme et lui intente un procès. Voltaire persiste et signe. « J’ai jeté par terre toute l’église pour répondre aux plaintes d’en avoir abattu la moitié, raconte-t-il au comte d’Argental et à son épouse, en 1761. J’ai pris les cloches, l’autel, les confessionnaux, les fonts baptismaux ; j’ai envoyé mes paroissiens entendre la messe à une lieue. » Il éructe : « Je ferai mourir de douleur mon évêque s’il ne meurt pas auparavant de gras fondu. »

Il fait inscrire son nom en lettres plus grosses que le mot « Dieu »

Finalement, Voltaire fait machine arrière et rebâtit l’édifice. Il inscrit toutefois sur le fronton une phrase que le temps n’a pas effacé : « Deo erexit Voltaire ». Autrement dit : « Erigée par Voltaire à Dieu. » En toute modestie… « Toutes les autres [églises] sont dédiées à des saints, rappelle-t-il. Pour moi, j’aime mieux bâtir une église au maître qu’aux valets. » Mégalomane, il fait inscrire « Voltaire » en lettres plus grosses que le mot « Dieu ». Sur un autre mur de l’église, on peut apercevoir au milieu des herbes folles un petit mausolée, en forme de triangle. L’écrivain l’avait fait bâtir pour abriter sa dépouille, car il craignait que l’église ne le privât de funérailles et que son corps ne fût jeté sur la voirie.

Il conçoit un char d’assaut

Il appelait son invention un « char de guerre ». Les plans n’ont jamais été retrouvés, mais les grandes lignes du « chariot » sont connues. Deux chevaux à l’avant, protégés par des blindages sur le poitrail. Deux hommes à l’arrière, près d’un coffre à grenades. Un engin léger, conçu pour l’attaque en plaine, sans doute muni de lames tranchantes sur les côtés. Voltaire proposa son char en 1757 au secrétaire à la Guerre, le comte d’Argenson. « Si cela réussit, il y aura de quoi étouffer de rire que ce soit moi qui sois l’auteur de cette machine destructive, glisse-t-il à un proche du ministre. Je voudrais que vous tuassiez force Prussiens avec mon petit secret. » Le comte demanda à voir les dessins et fit réaliser une maquette par un membre de l’Académie des sciences, avant de renoncer à en doter l’armée.

Voltaire ne se laisse pas abattre. Douze ans plus tard, il présente à nouveau son invention, cette fois à l’impératrice Catherine II de Russie. Plus question de tuer des Prussiens, mais des Ottomans. Voltaire fait alors fi de tous ses discours contre la guerre. « Je voudrais avoir du moins contribué à vous tuer quelques Turcs, confie-t-il à la tsarine, elle aussi peu emballée. On dit que, pour un chrétien, c’est une oeuvre fort agréable à Dieu. Cela ne va pas avec mes maximes de tolérance, mais les hommes sont pétris de contradictions. »

A Ferney, Voltaire fut – enfin – maître chez lui. Le village ne comptait qu’une quarantaine d’habitants à son arrivée. Il va bientôt en abriter mille et s’enrichir. Le philosophe bâtit une colonie. « J’ai rassemblé des gueux, raconte-t-il. Il faudra que je finisse par leur fonder un hôpital. » Il fait venir des horlogers de Genève, qu’il loge dans des maisons construites sur ses deniers personnels. Une fabrique de montres voit le jour. Des ouvriers s’attellent à produire des bas de soie. Le matin, Voltaire supervise les travaux des champs. Comme Candide, il cultive son jardin.

Toute l’Europe intellectuelle défile pour rendre visite au « patriarche ». On fait la queue dans l’antichambre. « Ferney devient le bureau de la liberté de pensée, commente le professeur de littérature à l’université de Rouen François Bessire. Des Parisiens, des Anglais, des Italiens comme Casanova font le déplacement. » On y organise des banquets. On y joue des pièces de théâtre. Voltaire et sa nièce, Mme Denis, qui fut aussi sa compagne, interprètent des rôles.

Il aurait fait fureur dans le système médiatique actuel

Dramaturge et acteur, Voltaire agit en homme de théâtre. Lorsqu’il se lance dans le combat de sa vie pour réhabiliter la famille Calas, dont le père fut injustement accusé d’avoir tué le fils pour des raisons religieuses, Voltaire soigne la mise en scène. « Je ne connais point de pièce plus intéressante, confie-t-il. Au nom de Dieu faites réussir la tragédie Calas. » Il mobilise ses soutiens à travers l’Europe. Il conteste les actes du jugement. Il cherche à bouleverser ses spectateurs – l’opinion publique éclairée. Son pari est gagné. Le roi doit réagir face à la protestation générale. Voltaire inaugure la figure de l’intellectuel. Il aurait fait fureur dans le système médiatique actuel.

Au combat, Voltaire décoche une langue corrosive. Le style est à l’emporte-pièce. L’orthographe est simplifiée pour toucher le plus grand nombre. Il écrit un « Français » et non plus un « François », afin de coller aux évolutions de la langue. Les mots fusent comme des flèches. On connaît la célèbre épigramme qui crucifia le journaliste Elie Fréron, coupable d’avoir trouvé Voltaire « sublime » dans ses écrits, mais « rampant dans toutes ses actions » :

« L’autre jour au fond d’un vallon,
Un serpent piqua Jean Fréron ;
Que croyez-vous qu’il arriva ?
Ce fut le serpent qui creva. »

Voltaire se déchaîne. « Il n’hésite pas à faire circuler les pires rumeurs contre ses adversaires », commente François Bessire. Pendant plus de vingt ans, il insulte Fréron. Fait croire que celui-ci est pédophile. Calomnie sa famille. Rebaptise L’Année littéraire, la gazette du malheureux, en « Ane littéraire ». Toute sa vie, il s’est dispersé en mille et un combats, glorieux ou dérisoires, tel celui contre le pauvre Fréron. « Voltaire est porté, animé et comme enivré par cette quantité, cet essaim d’ennemis de toute espèce, qu’il se crée comme par jeu, il vit littéralement d’adversaires, vivants ou abstraits », s’étonnait Paul Valéry, dans un texte magnifique (2). C’est plus fort que lui.

« Il reste de Voltaire une statue qui ne lui ressemble pas »

La propagande républicaine a gommé ce Voltaire emporté, parfois blasphémateur, souvent contradictoire, pour en faire un mythe national bien sous tout rapport. Signe des temps : la vox populi lui a attribué une belle devise qu’il n’a jamais prononcée. « Je ne partage pas vos idées, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous puissiez les exprimer. » Cette formule a été forgée en 1906 par l’Américaine Evelyn Beatrice Hall dans son ouvrage The Friends of Voltaire. On ne prête qu’aux riches.

Finalement, aujourd’hui, il reste de Voltaire « une statue qui ne lui ressemble pas », résume l’écrivain Charles Dantzig. Même au sens propre. Ses bustes le montrent en vieillard édenté mais souriant, le regard malicieux. Voltaire y apparaît petit. Pourtant, sa fiche de police – les RG de l’époque le surveillaient attentivement – le décrit comme « grand, sec, l’air d’un satyre ». A la Bibliothèque nationale de France, des adorateurs de Voltaire ont déposé dans le socle d’une statue le coeur de l’écrivain, arraché lors de l’autopsie. A la Comédie-Française, c’est son cervelet qui est conservé. « Ce briseur d’idoles meurt idole lui-même », disait Paul Valéry. Aurait-il apprécié cette ironie de l’histoire ? Heureusement pour nous, reste sa voix, ennemie de tout esprit de système et des petites lâchetés face au pouvoir, qui nous appelle à travers les siècles. Et un rire libre et mutin qui n’en finit pas de résonner.

Par Marcelo Wesfreid, publié le 29/07/2010 dans L’Express