Marc Blondel

Le Chevalier de la Barre, précurseur des idées de la Révolution française

Il m’appartient, au nom de la Fédération Nationale de la Libre Pensée, de saluer l’anniversaire de l’exécution du Chevalier de la Barre, François Jean de la Barre, victime de l’intolérance cléricale, qui est ainsi devenu un symbole du combat pour la laïcité et pour la liberté de pensée.

Il est possible que certains d’entre vous ne connaissent que partiellement l’histoire du Chevalier de la Barre, il est possible que, d’autres, plus informés, nous assimilent à des idéologues attardés qui, avec obstination, commémorent les dates et principes républicains, dont la Loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État est l’élément fondamental.

Il n’est pas de mon propos, aujourd’hui, de faire une conférence sur le dossier de la Barre, essayons cependant d’en donner quelques aperçus. Le Chevalier de la Barre, père, est né à Férolles, près de Brie-Comte-Robert, il est de bonne noblesse. Après mariage, il dilapida la fortune familiale, sa femme donne naissance à deux enfants, dont François Jean. La mère décède lorsqu’il a 9 ans, son père abandonne ses jeunes fils. La jeunesse de François Jean se passe avec les paysans, les modestes, où il apprend ce qui est pour lui la vraie vie et l’amour de la liberté.

Il résiste notamment à la domination du curé du village, il apparaît rapidement comme un libertin.

À la disparition du château, une cousine riche et influente, Mme Feyleau, qui est abbesse à Abbeville, recueille les deux adolescents à la mort de leur père. Ils habitent dans un pavillon attenant au monastère, l’abbesse est mondaine et quelque peu coquette, elle reçoit les gens de son monde.

Pendant ce temps, François Jean se fait des amis, ils se comportent comme des jeunes arrogants de 19 ans ; François Jean fréquente les cabarets, se montre impertinent, notamment envers les notables et, disons-le, il a le sens de l’injure. Une jalousie masculine à l’endroit de l’abbesse déterminera celui qui animera le réquisitoire, et, bien entendu, la vitalité de François Jean contre son ennemi principal — les bien-pensants, l’Église et leur morale — lui vaut d’être rejeté, assimilé à un étranger. Et commence alors la rumeur ! Des carreaux sont brisés, des jeunes chantant des chansons licencieuses, voire blasphématoires, on murmure qu’il attrait, chez lui, des livres obscènes.

Mieux, que le Chevalier de la Barre avait fait l’acquisition d’un crucifix et qu’il aurait craché dessus.

Le 6 juin 1765, il assiste, avec deux de ses camarades — sur la Place Saint-Pierre, devant le Prieuré — au cortège de la Fête Dieu, la foule s’agenouille; craignant de rater leur repas, les jeunes croisent le Saint Sacrement sans se découvrir.
À peu près au même moment, Louis XV allant vers Paris, a fait arrêter son carrosse au passage d’une procession et il s’est prosterné, geste symbolique qui rappelle au peuple la soumission qu’il doit à Dieu.

Dans la nuit du 8 au 9 août 1765, des inconnus détériorent, avec un couteau de chasse, le crucifix qui s’élève au milieu du Pont-Neuf, un autre est souillé dans un cimetière.
Pour la population, c’est le Christ lui-même et non un symbole qui vient d’être blessé et insulté. La ville se croit sous l’emprise d’une vaste conjuration impie, elle prend peur et craint les représailles de Dieu.

Les notables se réunissent pour participer à une cérémonie expiatoire. Quelques semaines avant la procession, Duval de Soicourt, procureur du Roi, avait informé Paris des évènements et avait reçu, par retour, l’ordre d’enquêter et d’instruire le procès. Le Chevalier de la Barre est déclaré suspect et il est convoqué.

L’étude des auditions et de la procédure montre qu’aucune preuve ne fut apportée de la culpabilité du Chevalier de la Barre.

De plus, le Duval de Soicourt était le noble éconduit par l’abbesse, il n’aura comme objectif que de soumettre le Chevalier, lui indiquant qu’il devait l’écouter et obéir à sa loi.
Une étude plus détaillée permet de constater que, pour arriver à ses fins, il utilisera des témoins délateurs qui, par crainte des foudres divines, n’hésiteront pas à mentir.

Le Chevalier de la Barre fit face et fut condamné.

Je cite : «En ce qui touche Jean François Lefebvre, chevalier de la Barre, le déclarons dûment atteint et convaincu d’avoir, par impiété et de propos délibéré, passé le jour de la Fête Dieu dernière à vingt-cinq pas du Saint Sacrement, sans ôter son chapeau et sans se mettre à genoux, d’avoir proféré des blasphèmes énormes, exécrables, contre Dieu, la Sainte Eucharistie, la Sainte Vierge, la religion et les commandements de Dieu et de l’Église, mentionnés au procès, d’avoir chanté les deux chansons impies et remplies de blasphème les plus énormes, les plus exécrables et abominables, contre Dieu…
Et, en conclusion, il est condamné à faire amende honorable devant la principale porte de l’Église royale où, à genoux, la corde au cou, il devra à haute et intelligible voix, reconnaître les faits, qu’il s’en repend et demande pardon à Dieu, au Roi et à la justice.
Il aura, ensuite, la langue coupée, il sera conduit sur la place publique pour avoir la gorge tranchée. Sa tête et son corps seront jetés dans un bûcher ardent et ses cendres jetées au vent.»

Ainsi fut fait, avec, complémentairement, la décision de jeter le dictionnaire philosophique dans le foyer. Les condamnés firent appel devant le Parlement de Paris.

Ils sont emprisonnés à la conciergerie le 4 juin 1766. La Grande Chambre assemblée confirme le verdict, la sentence d’Abbeville est confirmée.

Malgré les appels à la clémence au Roi, Louis XV restera silencieux, il veut montrer au peuple qu’il sait être inflexible avec les ennemis de la religion.

Je passe sur les atrocités quelque peu macabres de l’exécution. Toutefois, il faut indiquer que, jusqu’au dernier moment, le Chevalier de la Barre n’aurait pas manqué d’ironiser.
Ils sont assassinés le 1″ juillet 1766.

C’est cet homme, ce courage, cette liberté auxquels nous entendons rendre hommage. C’est de l’Histoire diront certains, mais n’est-ce pas le Président de la République qui insère la religion, les religions, dans le raisonnement politique ?

Les Églises ont-elles changé, ne sont-elles pas le refuge de l’obscurantisme et de la vérité révélée ?

Les individus incapables de se déterminer ne se réfugient-ils pas dans les croyances pour aspirer à un futur bienheureux ?

Ne sommes-nous pas, comme le disait Jean Jaurès, victimes des foules fanatiques
La garantie pour les citoyens de croire ou de ne pas croire, n’est-elle pas utilisée par les religions pour déclarer les laïques comme intolérants ? Et, est-il normal, pour faire preuve d’opportunisme, que le rapporteur du Conseil d’État sur notre plainte relative à la collation des rades, accepte l’accord Kouchner/Vatican ? A quand des docteurs de théologie qui seront des professeurs de philosophie ? Aujourd’hui l’enseignement catholique, demain…
Oui, le Chevalier de la Barre a été un précurseur des idées de la Révolution française.
Voltaire travaillera à sa réhabilitation, qu’il obtiendra en 1788, au droit de l’homme et à la devise républicaine : Liberté, Égalité, Fraternité.

Oui, nous pouvons, non nous devons considérer le Chevalier de la Barre comme l’un des nôtres.

Marc Blondel, La Raison n° 554 – septembre-octobre 2010

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