Katarzyna Gornik

1784: la passion du théâtre

La bonne société de Lausanne est férue de théâtre durant la deuxième moitié du XVIIIe. Dès les années 1760, de petites scènes sont aménagées chez les particuliers. On joue la comédie chez Mme de Béthusy, chez Mme Grand de Saint Laurent, M. de Mézery, M. de Montolieu ou encore M. de Chandieu. Ce véritable engouement pour les représentations reflète le goût d’un public cultivé, sur la rive du Léman comme dans toute l’Europe à la même époque. La «théâtromanie» atteint son paroxysme en s’affirmant comme une caractéristique du «savoir-vivre» aristocratique. Les pièces sont montées et jouées par des amateurs. La bonne société se passionne particulièrement pour certains genres, et certains auteurs en vogue à Paris.

Dès les années 1770, les comédies de Molière sont montées à Lausanne, plusieurs années après les tragédies de Voltaire, aujourd’hui tombées dans l’oubli. Au moins 13 des 39 pièces de Voltaire sont jouées à Lausanne tout au long du siècle et en font l’auteur le mieux représenté dans la région. Mais les spectateurs apprécient aussi l’opéra (dont des opéras bouffes) et les concerts…

A Lausanne mieux qu’à Paris
Cette passion inspire d’ailleurs quelques lignes élogieuses au philosophe de Ferney dans sa correspondance: «On croit chez les badauds de Paris que toute la Suisse est un pays sauvage: on serait bien étonné si on voyait jouer Zaïre à Lausanne, mieux qu’on ne la joue à Paris.» Voltaire vient d’assister, au cours de l’un de ses fréquents séjours entre 1755 et 1758, à un spectacle dans une petite salle aménagée chez le marquis de Langallerie à Mon-Repos.

L’anecdote est d’autant plus savoureuse que Voltaire se retrouve malgré lui sur la scène. L’histoire est relatée par le Journal de Lausanne: «On l’a vu un jour sortir d’une coulisse en habit de Lusignan, suivre tout hors de lui la dernière scène de Zaïre, se glisser sur son tabouret sans s’en apercevoir, jusqu’au milieu du théâtre, et se trouver à côté d’Orosmane, à l’instant où la jalouse et pardonnable fureur lui fait poignarder son amante.»

Dès cette époque, les représentations à Mon-Repos s’enchaînent pendant près de quinze ans. Les Lausannois s’exercent avec enthousiasme à cet art. Mais, progressivement, les troupes d’amateurs se voient concurrencées par l’arrivée de comédiens professionnels. Dans le même mouvement, le goût du théâtre s’étend au-delà des cercles restreints de la noblesse.

Une salle «en dur»
Les artistes se produisent de façon itinérante, s’arrêtant dans des salles de fortune. Le «grenier des pauvres», à la place Pépinet, est ainsi mis à contribution au début de l’année 1762. Les comédiens auraient également utilisé l’Hôtel de Ville, ainsi que l’arsenal, installé dans l’ancienne église Saint-Etienne, à la rue de la Mercerie, sans oublier le stand des arquebusiers, situé hors de la ville. Même la salle de Mon-Repos était une grange «améliorée».

Ces bâtiments sont inconfortables et exigus. En 1784 (1782 selon certaines sources), un comédien nommé Desplasses reçoit finalement l’autorisation de construire un «théâtre pour servir la comédie» sur la place de la Madeleine. Faite de poteaux, de poutres et de croix de Saint-André assemblés et chevillés, la salle comporte un parterre assis, un paradis (balcon), et des places réservées pour le bailli et le bourgmestre.

En 1789, le théâtre est fermé. La comédie de bois sera finalement remplacée par une salle maçonnée et pérenne, à Marterey. Dans ce faubourg «oriental et populeux», Alexandre Perregaux entreprit la première construction monumentale de la ville. Le théâtre sera achevé en 1805. Il prendra des allures de temple grec, et sera utilisé pour des divertissements divers: bals, fêtes, concerts, théâtres ou autres réunions publiques.

1.2.2012