Julien Benda

Voltaire est-il des nôtres ?

Un autre trait, si neuf pour son époque et qui le rattache en droiture à la nôtre, est sa volonté, formellement exprimée dans l’Essai sur les mœurs, de considérer dans la société humaine non plus seulement les rois, les héros ou autres points brillants, mais la trame même de l’humanité, l’homme anonyme, celui que le Président Roosevelt appelle, pour en faire lui aussi, déclare-t-il, le principal sujet de son attention, « l’homme oublié » (the forgotten man). Dans son discours de réception à l’Académie française, Barrès exaltait « cette suite de poètes, de savants, de philosophes, de poiitiques, de prêtres et de grands seigneurs qui ont constitué la société française » et oubliait simplement le peuple. On peut assurer que le patricien Voltaire, autrement patricien par ses manières, son style et son esprit, que notre Brummel aux gros souliers l’en eût cruellement fait souvenir.

Toutefois, ce qui me paraît le plus caractéristique de sa thèse en matière sociale est son refus d’admettre la fatalité de la misère humaine, sa croyance, au contraire, dans la possibilité pour l’espèce, non pour quelques élus, d’accéder au bonheur. Le mot de Saint-Just à la Convention : « Le bonheur est une idée nouvelle » dérive directement de Voltaire. Son réquisitoire contre l’Église sévit surtout en tant qu’elle prêche la résignation à l’infortune; rien ne lui eût été odieux comme la religion moderne de la souffrance humaine. On peut assurer qu’il eût voué toute sa haine et lancé sa flèche la plus aiguë à un Maurras décrétant l’éternelle immutabilité des classes, à un Carrel s’évertuant à mettre ce sophisme sous l’autorité de la science, à un Barrès faisant dire à un de ses héros, visible objet de sa sympathie, qu’il n’y aura de paix sociale que le jour où les malheureux auront la conviction qu’il leur est impossible de sortir de leur état.

Les réformes appropriées à ces vœux, Voltaire les eût demandées à la bourgeoisie, en y comprenant ce qu’il appelait l’aristocratie éclairée; il se fût irrité de ses lenteurs à les accomplir, l’eût éperonnée, fustigée, malmenée; mais il lui eût fait crédit, longtemps crédit, n’attendant rien du peuple, qu’il jugeait incapable de sagesse. On sait son mot: « Tout pour le peuple, rien par le peuple ». On peut toutefois penser que s’il eût vu cette bourgeoisie s’insurger, dès le début de la Troisième République, contre ces lois laïques qu’il réclamait si fort, se jeter dans les bras de l’Église, nullement par conviction religieuse, mais par terreur de perdre ses privilèges et dans l’espoir qu’elle les lui sauverait, s’il l’eût vu, dans l’affaire Dreyfus, se solidariser avec l’iniquité la plus cynique et avec l’arrogance d’une faction militaire; s’il l’eût vue, au lendemain de la dernière guerre, s’efforcer, par l’armée Wrangel, d’écraser en Russie la république naissante et d’y restaurer le règne de la pire barbarie, assassiner la république espagnole, applaudir aux régimes fascistes et tenter d’en établir un chez elle; s’il l’eût vue essayer par tous les moyens en son pouvoir de faire échouer en France les mesures tendant à un peu plus de justice sociale : le repos hebdomadaire, les congés payés, l’impôt sur le revenu, l’école unique, bref manquer à tous ce qu’il attendait d’elle et ne s’employer en tremblant qu’à maintenir ses satisfactions d’égoïsme, il lui eût jeté cruellement son mépris à la face et se fût tourné, bien qu’il ne fût porté vers elle ni par sa naissance, ni par son éducation, ni par ses goûts, vers la classe révolutionnaire, la seule dont, désormais, il eût pensé pouvoir attendre la réalisation de son idéal de liberté, de justice et d’un peu moins de misère humaine.

Julien Benda, 1945 (extrait) « Voltaire est-il des nôtres »

Confluences, Nouv. série, n° 1, janvier-février 1945, p. 51-61 (p. 59-61).

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