Jean Aicard / Jacques Mény

Jean Aicard, Voltaire et l’esprit des Lumières

Par Jacques Mény

Jean Aicard était voltairien, le fut dès sa jeunesse et le demeura toute sa vie. Prenons son œuvre à ses deux extrémités : il n’a que dix-huit ans, quand il célèbre Voltaire dans un poème composé le 10 novembre 1866, qui sera recueilli l’année suivante dans Les Jeunes Croyances, son premier recueil publié en mai 1867 chez Lemerre. En 1919, moins de deux ans avant sa disparition, l’écrivain fait paraître Gaspard de Besse, dont les deux tomes sont jalonnés de références à Voltaire. Éduqué aux idées des « Lumières » par Sanplan, un ancien bagnard qui s’en fût aux galères pour avoir colporter les « ouvrages condamnés à être brûlés » de Diderot et Voltaire, Gaspard sera un bandit « philosophe ». Rousseau, Beccaria, Volney et Beaumarchais sont également invoqués comme les inspirateurs du jeune forgeron de Besse devenu « l’ennemi des Parlements ». Aicard, qui avait déjà fait de Maurin des Maures l’« émule de M. de Montesquieu, illustre auteur de L’Esprit des lois », « cultive un humanisme qui puise ses sources dans le saint-simonisme et, plus largement, dans un socialisme diffus post-quarante-huitard mêlé d’idéalisme tolstoïen ». L’amour de la justice et de la liberté, l’idéal républicain qui animent l’écrivain et ses personnages doivent beaucoup à l’héritage intellectuel et philosophique, nourri de la pensée des Lumières, reçu de sa famille.

Voici le poème composé le 10 novembre 1866 :

Samson
À Charles Alexandre

Tu dors content, Voltaire, et de ton fin sourire
L’ironique reflet parmi nous est resté ;
Le siècle t’a compris ; la jeunesse t’admire :
Toi, tu sommeilles, calme, et dans ta majesté.

L’édifice pesant que tu voulais détruire,
Debout, menace encor l’aveugle Humanité,
Et, radieux défi, l’éclair de ta satire
De la nuit qui l’entoure est la seule clarté.

Nous t’aimons, ô vieillard : ta colère était sainte !
Nous, nous embrasserons dans une immense étreinte
Les colonnes du temple où règnent les faux dieux…

Les Philistins mourront sous les ruines sombres,
Mais Samson, cette fois, surgira des décombres,
Avec la Liberté vivante dans ses yeux !

Aicard pastiche ici les fameux vers antivoltairiens d’Alfred de Musset, qu’il retourne en une fougueuse et juvénile déclaration d’allégeance au « roi Voltaire » : « Toi, tu sommeilles, calme, et dans ta majesté ». Musset, qui partageait l’allergie de la plupart des romantiques à l’ironie voltairienne, avait écrit en 1833 dans Rolla :

Dors-tu content, Voltaire, et ton hideux sourire
Voltige-t-il encor sur tes os décharnés ?
Ton siècle était, dit-on, trop jeune pour te lire ;
Le nôtre doit te plaire, et tes hommes sont nés.

Une admiration de jeunesse

Si Aicard est voltairien – il emploie l’épithète à deux reprises dans Gaspard de Besse – que signifie être voltairien à la fin du Second Empire ? Que représente Voltaire pour ce jeune provincial de dix-huit ans, né en février 1848, quelques jours avant la chute de la Monarchie de Juillet, dans un milieu républicain et saint-simonien ? D’où lui vient son « voltairianisme » et que signifie-t-il dans le contexte du temps ? Voltairien : « La chose précéda le mot, et sous le même mot elle varia beaucoup encore, signe évident d’une complexité d’enjeux historiques », écrit André Magnan, le plus subtil et pénétrant des érudits voltairiens d’aujourd’hui .

Entre 1815 et 1880, on édite et réédite Voltaire avec frénésie. Les éditions des œuvres complètes se multiplient. Sous la Restauration, l’opposition libérale fait de l’auteur des Lettres philosophiques le « phare » de sa résistance à une classe dirigeante réactionnaire. Quand Jean Aicard signe son poème, le Second Empire fragilisé tente de se réformer et de se libéraliser, tandis que naît l’espoir d’un retour de la République. Le 25 janvier 1867, alors qu’Aicard s’apprête à publier Samson, Le Siècle , quotidien d’opposition libérale et républicaine au second Empire, lance une souscription « pour élever une statue à Voltaire » dans Paris. L’appel du directeur politique de ce journal de centre-gauche s’adresse à « tous les amis de la liberté politique et religieuse en France », à « ce peuple qu’anime encore son souffle [le souffle de Voltaire], qui pense de sa pensée, qui vit de son inspiration ». Au sortir de l’adolescence, Aicard appartient donc à une génération qui ne craint pas de glorifier la figure de Voltaire, dont Samson manifeste l’actualité et la pérennité du message : « Le siècle t’a compris ; la jeunesse t’admire ». La jeunesse libérale invoque Voltaire pour mobiliser ses capacités d’opposition et d’action : « Nous relevons de lui, nous tous qui combattons pour le droit, la justice et la liberté », lit-on dans Le Siècle en janvier 1867. C’est un combat de cet ordre qu’exaltera un demi-siècle plus tard Gaspard de Besse

S’il ne fait guère de doute qu’Aicard ait lu au lycée les Contes de Voltaire, nous ne savons pas ce qu’il en est de sa découverte des œuvres polémiques et philosophiques au cours de ses années de formation ? A-t-il été éveillé à Voltaire par Lamartine, qui était son « correspondant » pendant son séjour au Lycée impérial de Mâcon entre octobre 1857 et novembre 1859 ? Pétri d’admiration pour Voltaire au temps de sa jeunesse, Lamartine en était venu, comme les autres romantiques, à critiquer le fameux sourire voltairien. Mais dans son Cours familier de littérature, publié à partir de 1856, il va lui attribuer une place de choix : « Ce caractère de bon sens, de bon goût et d’universalité qui caractérise, selon nous, la littérature nationale, se reproduit, se concentre et se manifeste tout à coup dans un seul homme, Voltaire ». Lamartine a-t-il initié le jeune Jean Aicard, âgé de dix ans, à un écrivain, auquel il attribuait « le grand mérite d’avoir inventé ce style concis, nerveux, rapide, au point d’inaugurer une nouvelle espèce d’écrivains capables de séduire le lecteur par le recours au dialogue enjoué et à toutes formes littéraires mimant une conversation, jusqu’à rompre, dans ses contes, avec la rhétorique traditionnelle » : leçon dont Aicard aurait retenu l’enseignement, tant il recourra lui-même à ce « dialogue enjoué » et à des « formes littéraires mimant une conversation » ? Quant à la pensée des Lumières, c’est plus sûrement au milieu imprégné des théories de Saint-Simon, dans lequel il est né et a grandi, que Jean Aicard doit d’être devenu voltairien aussi tôt. Saint-Simon et son « grand-prêtre Enfantin » se trouvent, d’ailleurs, sur la liste des « voltairiens » stigmatisés par Eugène de Mirecourt dans son pamphlet La Queue de Voltaire, publié en 1864. Il est probable qu’Alexandre Mouttet, le compagnon de sa mère à partir de 1853 et qu’il considérait comme un « père adoptif », notable toulonnais et homme de grande culture, républicain proche des saint-simoniens, ait favorisé l’accès du jeune poète aux œuvres de Voltaire et fait valoir à ses yeux l’image d’un Voltaire combattant de la liberté et de la justice contre l’obscurantisme et l’intolérance : c’est ce Voltaire-là qu’exalte, idéalise, magnifie, héroïse Aicard dans le poème de 1866.

« Hideux » sous la plume de Musset, le sourire de Voltaire redevient ironique et fin sous celle d’Aicard : Voltaire ou le parangon de l’esprit français ! L’auteur de Maurin maniera lui-même l’ironie frondeuse avec autant de brio que « la fantaisie plaisante et railleuse, qu’on nomme en Provence la galéjade ». Le rire de Maurin ou de Gaspard ne devrait-il pas quelque chose à celui de Voltaire ? « Être chef de voleur », écrit Jean Aicard dans le prologue de Gaspard de Besse, donne aux actes de bonté et de générosité sincère de Gaspard de Besse, « une saveur inattendue, une vertu satirique, ironique, audacieuse, narquoise, insolente, joviale, qui, effaçant tout, emporte les cœurs. Rien de plus gaulois ; rien de plus Français ». Ne croirait-on pas entendre décliner les épithètes les plus communément attribuées à la prose de Voltaire et en particulier à ses Contes ?

Quel est l’« édifice pesant », toujours debout et menaçant l’Humanité, malgré les coups portés par Voltaire au siècle précédent, que vise Aicard, en exaltant la satire voltairienne comme une « clarté » dans la nuit ? Le despotisme de l’Empire, le pouvoir restauré de l’Eglise catholique, apostolique et romaine ? C’est l’époque, où les « voltairiens » commencent à se reconnaître dans un anticléricalisme, qu’Aicard ne semble pas avoir partagé. Qui sont ces Philistins, dont le jeune poète appelle à l’écrasement sous les décombres de leur temple dédié aux « faux dieux » ? La bourgeoisie vulgaire, obtuse et ploutocrate du Second Empire, sur laquelle Napoléon III a fondé son pouvoir et qu’Aicard rêverait de voir disparaître sous les coups de boutoir d’une jeunesse animée d’une « sainte colère » voltairienne ?

Aicard salue avant tout en Voltaire le combattant de la liberté. Son poème, au ton passionné , n’hésite pas proclamer l’amour que porte au défenseur des Calas une partie de sa génération, qui cherche à soulever la chape de plomb, que l’Empire fait peser depuis trop longtemps sur la société et les esprits ; qui aspire à voir balayer un régime honni et à en sortir « avec la Liberté vivante dans ses yeux ». Le Voltaire d’Aicard est celui que la IIIe République résumera bientôt à quelques traits simples : laïc et prérévolutionnaire, fossoyeur de l’Ancien Régime et père fondateur de 1789 ; celui que glorifiera Victor Hugo dans son célèbre discours pour le centenaire de la mort de Voltaire, prononcé sur la scène du Théâtre de la Gaîté, le 30 mai 1878 ; le Voltaire éducateur du genre humain, qui fustige les oppresseurs des faibles, des pauvres et des déshérités, « figure étrangement réinvestie de sacré, forte des saintes vertus laïques de la tolérance et de l’humanité, donc de vocation œcuménique, à plus au moins long terme, dans la France des Républiques ». C’est de ce Voltaire-là, dont Gaspard de Besse tel que l’interprète Aicard, sera une sorte de disciple : « redresseur de torts, ennemi de toutes les iniquités, ami de toutes les souffrances, humiliant les forts, protégeant les faibles, et capable de mourir pour la justice ».

Gaspard de Besse

Dans sa note liminaire, datée du 10 mai 1918, Aicard indique que Gaspard de Besse appartient à la « série d’ouvrages, poèmes, romans, légende, histoire », qu’il a voulu consacrer à la Provence, chacun représentant « un aspect de l’esprit provençal » à travers les siècles, Gaspard étant l’ouvrage dédié au XVIIIe siècle. Certes, la courte vie de Gaspard se déroule en Provence entre 1757 et 1781, mais le récit de Jean Aicard se distingue des autres ouvrages consacrés au « Robin des Bois Provençal » par l’éclairage porté sur le personnage, qu’il présente d’emblée comme « un annonciateur actif de la Révolution Française ». L’originalité de l’œuvre tient, d’autre part, à l’abondance de ses références aux grandes figures de la littérature et de la philosophie du siècle des Lumières : Vauvenargues, dont Gaspard pourrait se réclamer, quand le moraliste écrit : « Le trait distinctif et constant de la vertu, c’est la préférence de l’intérêt général au personnel » ; Florian, l’Abbé Prévost, Marivaux, Beaumarchais, Volney. Mais les mieux représentés et les plus souvent cités, comme les guides emblématiques du héros, sont les «philosophes » : Montesquieu, Diderot, Rousseau, Beccaria et surtout Voltaire, dont le nom revient à vingt-cinq reprises au fil des deux volumes et souvent plusieurs fois dans un même page.

Malgré une abondante bibliographie, la « véritable histoire » du brigand bien-aimé des Provençaux reste indécise, du fait même d’une prolifération de récits mâtinés de légende, qui présentent des variantes contradictoires, certains auteurs pointant d’ailleurs les « écrits plus ou moins erronés que l’on a déjà pu écrire sur Gaspard », sans que rien ne puisse garantir que leur propre version ne soit pas, elle aussi, sujette à caution ! Ainsi, le père de Gaspard fermier prospère chez l’un, n’est pas bien riche chez un autre. Tantôt sa mère meurt peu après sa naissance ; tantôt, c’est le père qui décède subitement, Gaspard n’ayant que dix-huit mois ; ici, Gaspard n’est guère intéressé par les leçons de latin et de français du curé ; là, il acquiert une bonne connaissance des romanciers et des philosophes de son temps. Chez Jean Aicard, alias Jean d’Auriol, « qui n’est pas un historien méthodique » et « ne s’attache qu’à présenter de son héros le portrait que lui en a suggéré la légende », les parents sont des « cultivateurs aisés » et Gaspard d’une « intelligence fort vive », qui lui permet d’apprendre facilement tout ce que le vieux curé de Besse peut savoir de latin. Il fréquence les enfants du château, avec lesquels il joue la comédie, interprétant avec talent des scènes d’Esther et Athalie. Il a quinze ans quand, devenu orphelin, il hérite d’un atelier de maréchal-ferrant installé au rez-de-chaussée de la maison familiale. Cette forge, qu’aucun autre auteur ne mentionnera après lui, Jean Aicard en fait le lieu d’une éducation «philosophique », conduite par Sanplan, « ancien colporteur, ancien forçat devenu maréchal-ferrant », personnage inventé par Aicard pour servir son propos, qui est de nous montrer Gaspard non comme « un simple voleur de grand chemin », mais comme un « révolté » et un « partisan » (ces mots reviennent souvent dans le texte). Sous la plume d’Aicard, Gaspard, «l’ennemi des Parlements », sera successivement qualifié de « justicier », de « réformateur », de « révolutionnaire », de « philosophe », bref d’homme des Lumières.

Une éducation « philosophique »

Aicard a d’abord voulu faire de Gaspard de Besse une pièce de théâtre. Une première version, achevée au début de 1907, est suivie de plusieurs campagnes de réécriture jusqu’en novembre 1910. Mais la pièce ne sera jamais été jouée. Elle commence dans le décor emblématique de la forge, où Sanplan évoque, dès la première scène, ses années de bagne « rien que pour avoir colporté Diderot et Voltaire ». Avant d’en venir à l’éducation « philosophique » de Gaspard par Sanplan dans ce même cadre de forge familiale, le récit de 1919 raconte l’enfance de Gaspard et ses prédispositions intellectuelles, semble-t-il fortement amplifiées par Jean Aicard par rapport au modèle historique du personnage : Gaspard « a des lettres ; il comprend du latin ; il a lu Voltaire ; on dit que devant ses juges, il cita, par coquetterie, Homère et Anacréon », écrit le romancier dès le prologue. Dans sa jeunesse, Gaspard a failli jouer Chérubin du Mariage de Figaro, dont « on ne semblait pas comprendre, à Besse, la portée révolutionnaire », exception faite du Curé, qui mettra un coup d’arrêt au projet de représenter la pièce Beaumarchais, qui restera l’un des « livres favoris » de Gaspard, où il apprendra « non seulement les idées nouvelles chères à Figaro, mais aussi le ton des conversations entre grands seigneurs ».

De l’enseignement du Curé de Besse, Gaspard passe à celui de Sanplan, son « professeur d’énergie ». Tout en initiant le jeune Gaspard Bouis au maniement des armes, Sanplan se met en tête de faire de Gaspard, « un citoyen selon Voltaire et Rousseau », dont il lui lit « avec des commentaires à sa façon, les ouvrages compromettants ». Aicard rappelle que Sanplan « avait été condamné, dans sa jeunesse, pour avoir, exerçant alors l’honorable métier de colporteur, vendu sous le manteau en même temps que La Clé des songes et le Parfait Secrétaire, les œuvres de M. de Voltaire et celles de M. Diderot. En ce temps singulier, la vente de ces livres révolutionnaires avait conduit plus d’un libraire ambulant à ramer sur les galères du roi à Toulon ». Gaspard prend vite goût à cet enseignement. Au cours de ses « leçons de force et d’adresse », Sanplan ne se lasse pas de répéter à son jeune disciple que le jour approche, où « le peuple, instruit par Rousseau et Voltaire », bouleversera « de fond en comble la société » . Après avoir hérité de la forge paternelle, Gaspard s’associe à Sanplan et les deux compagnons décident d’entreprendre un «tour de Provence » pour faire connaître leur entreprise. À « leur goût décidé pour les aventures », vient s’ajouter « une intention de propagande voltairienne ». Comparant leur errance à celle de Don Quichotte et Sancho Pança, Sanplan jugera à leur retour la formation de son élève accomplie, sous la double tutelle de Cervantès pour l’utopie, et de Voltaire pour « la rectitude du jugement, qui fait voir les choses telles qu’elles sont ». La pensée de Voltaire, qui dans ses « meilleurs écrits, les mieux raisonnés et les plus convaincants […]démontre que la justice est rarement du côté des juges », va décider de la vocation du jeune homme, qui devenu, écrit Jean Aicard, un « jeune philosophe » au sens que le mot prit au temps des Lumières, autrement dit « un militant au service de valeurs qui exigent dévouement, abnégation et ténacité ».

Véritable mythe régional en Provence, Gaspard est un personnage séduisant, qu’Aicard voit comme « un peu parent » de Maurin des Maures et les histoires de brigands sont « une bonne matière pour romancier ». L’écrivain s’appuie sur quelques traits de Gaspard ancrés dans la mémoire collective : son goût de la plaisanterie, ses succès féminins, sa générosité envers les humbles et les victimes de l’arbitraire des puissants, symbolisé par le « Parlement maudit ». Mais sur ce fonds commun, Aicard construit un personnage qui lui appartient en propre, complexe et tourmenté :

« Il regrettait de s’être fait bandit. L’idée du juste mépris où l’on tient les voleurs lui était difficile à supporter. Cependant si sa condition de chef de bande le mettait un jour à même de faire comprendre aux puissants que le peuple exigeait la réforme de la juridiction pénale, n’y avait-il pas quelque chose de respectable dans sa condition […]Le but qu’il se donnait lui avait paru jusqu’alors une satisfaisante excuse à ses actes de rebelle ; toutefois il les sentait en contradiction permanente avec l’idée d’obéissance aux lois, qu’il eût voulu servir, et de cela il souffrait étrangement. »

S’il place son oeuvre sous le signe de cette « gaîté [qui] en France est une vertu », Aicard n’en affirme pas moins la visée « philosophique » du combat de Gaspard et Sanplan. Son récit pétille de belle humeur et ses personnages caracolent allégrement, comme dans un film de cape et d’épée, entre « coups de main » et « coups de cœur », mais sur la basse continue d’une « révolte à main armée », car il s’agit bien – le texte y insiste – d’une guerre conduite contre l’arbitraire des Parlements et l’injustice sociale par des « voltairiens armés ».

De Mandrin à Gaspard de Besse : la caution de Voltaire

Bandit certes, mais « à la française », c’est-à-dire chevaleresque, généreux et charmant. À la manière de Mandrin « en qui Voltaire signalait un précurseur des temps nouveaux et heureux, parce que ce Mandrin faisait la guerre aux fermiers généraux », Gaspard est « un champion du Droit, martyr pour la justice, dans les temps où elle était loin d’être comprise comme on la comprend aujourd’hui ». Sanplan, qui se refuse « avec M. de Voltaire à flétrir du nom de voleur » le bandit dauphinois, rappelle à Gaspard « le jugement porté par M. de Voltaire sur le célèbre Mandrin », quand il lui propose comme modèle celui « qui leva l’étendard de la révolte contre les puissances injustes de ce monde ». « Bien que coupable des pires méfaits », Mandrin doit être « considéré comme un partisan en juste rébellion », mais c’est plus encore la faveur dont il jouissait auprès de Voltaire, qui en fait une figure exemplaire. Ayant acheté à Aix un cahier dans lequel, il a trouvé « ça et là, des pensées tirées des œuvres de M. de Voltaire », Sanplan lit à Gaspard ce que celui-ci en écrivait à la duchesse de Saxe-Gotha : « Il y a trois mois, Mandrin n’était qu’un voleur, c’est à présent un conquérant. Il fait contribuer les villes du roi de France et donne, de son butin, une paie plus forte à ses soldats que le roi n’en donne aux siens. Les peuples sont pour lui, parce qu’ils sont las du repos… et des fermiers généraux… Ce brigandage peut devenir illustre et avoir de grandes suites… Les révolutions da la Perse n’ont pas commencé autrement ». Contrairement aux débuts dans le brigandage du Gaspard « historique », avant tout motivé par le désir de faire fortune rapidement, ceux du Gaspard aicardien, sont immédiatement placés sous tutelle voltairienne et mis au service d’une noble cause. La mort de Mandrin « fut, selon l’idée populaire, celle d’un martyr ou d’un héros […]Sa condamnation, comme sa capture, étaient l’œuvre de ces Parlements maudits qui ne représentaient plus qu’une justice anti-humaine, dénoncée, critiquée par les Beccaria et en désaccord avec les idées philosophiques nouvelles » : ici, c’est Aicard qui parle, prenant le relais de Sanplan et tout le chapitre IV de Gaspard de Besse consistera en un rappel historique très documenté des exactions du Parlement de Provence sous l’Ancien Régime. « Mistral, Parlement et Durance sont les trois fléaux de la Provence » : dicton fameux que Sanplan ne cesse de fredonner ! Le nom de Mandrin, toujours associé à celui de Voltaire, va revenir régulièrement au cours du récit, quand, par exemple, la route de Gaspard croise celle de Mirabeau, qui, feignant de ne pas le reconnaître, tient devant lui ce discours : « Une grande révolte, que les régnants ne semblent pas prévoir, s’annonce, selon moi, et notamment par un signe assez visible. Déjà Voltaire, il y a cinquante ans, voyait un signe dans la révolte du “capitaine” Mandrin ; et je vous répète, moi, que la révolte de Gaspard de Besse est un fait du même ordre, et encore plus affirmatif de l’événement qu’il annonce et qu’il prépare ».

Cette rencontre entre Gaspard et Mirabeau chez la comtesse de Lizerolles est un des sommets de l’ouvrage, tant est troublant le jeu de miroirs entre une légende vivante (Mirabeau) et une autre en train de naître (Gaspard). La scène imaginée par Jean Aicard confronte Gaspard à l’ émergence de son propre mythe de brigand prérévolutionnaire, dont Mirabeau, se référant à Voltaire, souligne la similitude avec celui de Mandrin. Impressionné par cet « homme de pensée et d’énergie, disciple des philosophes et philosophe lui-même », Gaspard se souvient du visage de Mirabeau diffusé par l’imagerie populaire avant de l’identifier. Après qu’il se soit retiré, lui-même sera reconnu par ses hôtes, ayant auparavant reçu de Mirabeau une leçon de bonne gouvernance révolutionnaire : « Du peuple, c’est-à-dire des hommes, il faut servir les désirs justes et contenir les instincts ».

Arrêté une première fois, Gaspard déclare au juge qui l’interroge : « Je me suis fait bandit pour attirer l’attention des princes sur l’abomination de vos us et coutumes, et pour vous amener à changer de manières… Dès que le peuple aura compris, votre règne sera fini ; et alors, Monsieur, selon le mot de Monsieur de Voltaire, vos petits-neveux en verront de belles », puis revenant à Mandrin : « Le contrebandier Mandrin, en vendant ses tabacs moins chers que ne les vend la ferme, a démontré, par le fait, que les fermiers généraux sont de magnifiques voleurs. Je démontrerai, moi, que, sous le règne des Parlements, la justice n’est pas ce qu’elle doit être ; je veux qu’elle devienne digne de respect, et c’est à quoi je me suis employé et m’emploierai encore, dès que je serai hors de vos griffes ». C’est, enfin, Gaspard grimé et déguisé en représentant de l’ordre qui joue à confier aux hôtes d’une réception de notables et d’aristocrates : « Vous rappelez-vous qu’un Voltaire, par trop… libertin, voyait dans Mandrin… un héros ! Est-il étonnant, après cela, que votre peuple de Provence aime et favorise un Gaspard de Besse ! » « Entre nous, tout à fait entre nous, M. de Voltaire n’avait pas tort, et notre Gaspard a du bon », lui réplique un juge à l’esprit plus ouvert et facétieux que celui de ses confrères.

Beccaria et Voltaire

La capture et l’exécution de Mandrin, « roué vif sur l’échafaud à Valence en 1755 », a appelé sous la plume d’Aicard le nom de Beccaria, qui réapparaîtra plusieurs fois dans la suite du récit. Le traité Des délits et des peines de Beccaria, traduit par l’abbé Morellet en 1766, annoté par Diderot et commenté par Voltaire, avait reçu un accueil enthousiaste en France. C’est au personnage de Lecor, « prince des poètes, prince des conteurs, prince des acteurs », qui a rejoint la bande de brigands commandée par Gaspard, qu’Aicard délègue l’éloge de Beccaria : « Ah ? Beccaria ! qu’est-ce que c’est que Beccaria ? Un homme de loi, mais au cœur droit, à l’esprit juste ; un grand homme de loi, qui proclame mauvaises les lois dont vous avez eu à souffrir, et qui veut les changer ; et pour les changer, il faut, comme Beccaria, savoir raisonner, savoir en proposer et en faire d’autres. Les gens qui se mêlent de faire des lois, sans avoir étudié les lois, sont des vaniteux, des sots, et des citoyens dangereux ». Dans son commentaire de l’ouvrage de Beccaria, avec lequel il a aussi correspondu, Voltaire critiquait les pratiques judiciaires françaises et européennes, dénonçant leur incohérence et leur inhumanité, ainsi que la frivolité, l’ignorance, la cruauté et la corruption des juges. Il y prônait l’abolition de la peine de mort et réclamait la suppression le la torture. Au juge venu l’interroger au cours de son premier emprisonnement, Gaspard déclare : « La torture – pour ne parler que de cela – est toujours inscrite dans vos lois, cette torture que vous appliquez à des innocents, seulement présumés coupables, pour les obliger à avouer des crimes que rien ne prouve ! Ce châtiment avant jugement est, Monsieur, une chose monstrueuse ; à proprement parler, c’est une invention du diable ! » Des propos que semble avoir inspiré le Commentaire sur le livre Des délits et des peines de Beccaria par Voltaire : « Tous s’élèvent contre les tortures qu’on fait souffrir aux accusés dont on veut arracher l’aveu. La loi ne les a pas encore condamnés, et on leur inflige, dans l’incertitude où l’on est de leur crime, un supplice beaucoup plus affreux que la mort qu’on leur donne, quand on est certain qu’ils la méritent ».

Quand vient le jour où Gaspard doit faire face à ses ennemis jurés, les juges du Parlement d’Aix, c’est contre eux qu’il porte ses accusations, rappelant quels grands modèles ont inspiré son action :

« Oh ! je sais qu’en parlant ainsi, je m’expose à subir tôt ou tard, aggravée pour moi, cette torture que je dénonce comme le pire des crimes commis par vos lois ; et déjà vous vous demandez si les tourments me feront avouer des complices, et crier leurs noms. Eh bien, messieurs, ces noms je vous les dirai, sans qu’il soit besoin de m’appliquer la question préalable. Mes complices, ligués contre vos lois, je les avoue hautement : ils s’appellent Turgot, Voltaire, Beccaria… Ils se nomment encore Bon Sens et Raison ; et enfin, ils se nomment Jésus-Christ et Charité. Je n’ai entrepris d’être un bandit, je ne me suis jeté hors la loi que pour arriver à ce moment où nous voici, le moment de proclamer deux choses : votre incapacité par sottise et votre indignité par prévarication. »

À l’appui de sa dénonciation de la prévarication des juges, Gaspard rappelle l’affaire qui opposa Beaumarchais au conseiller Goëzman : « Parce que le juge s’était vendu, le pauvre auteur fût blâmé solennellement et ses mémoires condamnés au feu ! Seulement, Paris, la France, l’Europe, acclamèrent l’auteur comique et honnirent le Parlement ». Se sachant condamné, Gaspard médite dans son cachot : « L’échafaud m’attend ; soit… J’y monterai, tête haute. Je meurs ; mais malgré tout, la juridiction criminelle est frappée ». Reprenant la parole, Aicard conclut :

« Elle était frappée en effet. Une justice, un droit nouveaux étaient promis à la France et au monde.
Cette justice, ce droit nouveaux, annoncés par Beccaria et Volney, ce sont ceux de la civilisation latine, ceux que la France et le monde ont à défendre contre tous les retardataires, contre les barbares de toute race. Il y a un progrès social ; il n’est que dans l’équité et la bonté humaines. Tout moyen de cruauté et de violence, sous quelque drapeau qu’il se range, ne peut s’appeler que REACTION, puisqu’il tend à ramener l’homme aux horreurs de la sauvagerie primitive.
Il n’y a proprement d’idées « avancées » que les idées de justices et de mutuelle sympathie.
Certes, ce n’est pas pour ses violences qu’on aime la Révolution Française, mais parce que, à travers tout, sa pensée directrice aboutit à la libération de la dignité individuelle. »

Par son action, Gaspard a porté le combat du terrain philosophique à un terrain « hautement politique », en « chef de parti » qui s’est assigné le but d’obtenir une « réforme de la juridiction pénale ». Ce combat pour la dignité de la personne et la réforme de la justice fut celui de Voltaire, auquel, avec Gaspard de Besse, Jean Aicard rend donc un vibrant hommage. C’est le premier point par lequel son ouvrage se singularise dans la production d’ouvrages inspirés par le personnage de Gaspard Bouis.

La littérature à l’oeuvre

Le second aspect caractéristique de Gaspard de Besse, l’un des plus stimulant du livre, est la place éminente qui y est donnée à la littérature, au livre et à la lecture. Au fil des quelque sept cents pages des deux volumes, Aicard donne le sentiment de nous introduire dans son panthéon littéraire. Outre les écrivains, penseurs, moralistes et philosophes du XVIIIe siècle , qui nous intéressent plus particulièrement ici, passent les noms d’Homère, Anacréon, Epictète, Marc-Aurèle, Montaigne, Machiavel, Rabelais, Cervantès, Corneille, Racine, Fénelon, La Fontaine, Madame de Sévigné et Molière, l’un des « maîtres » d’Aicard… Bien entendu, Aicard ne résiste pas au plaisir de rappeler quelques livres consacrés à la Provence, comme le Voyage en Provence de Chapelle et Bachaumont de 1656 ou celui de l’Abbé Papon de 1787. Ancien colporteur de livres, « condamné pour avoir vendu la sagesse de M. de Voltaire », Sanplan s’exclame admiratif du poète et comédien Lecor, devenu son complice en brigandage, mais qui peut aussi apparaître comme un double de Jean Aicard : « Je n’ai jamais porté qu’une balle de livres ; mais, toi, c’est sous ton crâne que tu promènes une bibliothèque tout entière ! » Les livres sont très présents physiquement dans Gaspard de Besse, ainsi ceux de la bibliothèque du château de Lizerolles, où Gaspard, conseillé par la maîtresse des lieux, va « compléter son éducation politique ». Après avoir trouvé refuge chez la comtesse de Lizerolles, il sollicite que lui soit porté, de temps en temps, un livre qui puisse diriger son intelligence et l’aider à mieux comprendre sa propre destinée. C’est ainsi qu’il va découvrir l’œuvre de Volney. On lit donc beaucoup dans ce livre, où il est constamment fait appel aux grands auteurs du présent comme du passé, dont on cite et commente les œuvres. Contrairement à l’image la plus fréquente d’un Gaspard peu doué pour les choses de l’esprit, Jean Aicard a voulu infléchir le personnage en lui prêtant une curiosité intellectuelle, qui lui fait dévorer les livres, y compris une étude sur les Droits seigneuriaux en Provence. Il l’a doté d’une « intelligence des plus vives servie par une mémoire infaillible », en a fait un lecteur insatiable, méditant ce qu’il lit et capable de disserter sur ses lectures. Au cours de sa première arrestation, enfermé à la prison de l’Observance de Draguignan, Gaspard lit tout le jour et quand il ne lit pas, réfléchit, « la nuit surtout ». Au sortir d’un entretien avec le prisonnier, le juge, « roidi dans sa dignité », s’adresse au geôlier en ces termes : « Gardez-nous bien ce coquin-là… C’est l’instruction, ce sont les livres, qui l’ont perdu et rendu dangereux… »

Le tissus voltairien du texte

Si celui de Voltaire est le plus présent, d’autres noms, outre ceux de Mandrin ou Beccaria, tissent le texte de tout un réseau de références voltairiennes : celui de Mademoiselle Clairon, par exemple. Dans les ruines du château de Vaulabelle, où les brigands ont pris leurs quartiers, Gaspard a découvert « quatre statues dont le socle était comme enseveli sous des lierres, et qui, toutes quatre, représentaient, en diverses attitudes, Mlle Clairon ». Sur chaque piédestal, suivi d’une date, on peut lire « le titre de l’une des pièces où la tragédienne avait excellé : Phèdre, Sémiramis, Zulime, Iphigénie en Tauride ». Deux de ces tragédies sont de Voltaire : Sémiramis (1748) et Zulime (1771). La Clairon (1725-1803) avait vingt ans, quand elle débuta à la Comédie-Française dans Phèdre. Voltaire, qui avait été séduit par son art de tragédienne, lui confiera pendant une vingtaine d’années tous les grands rôles de ses tragédies, dont elle était tenue pour l’interprète idéale : « Toi que forma Vénus, et que Minerve anime », lui écrit-il dans une épître en vers. En juillet 1765, La Clairon séjourna à Ferney, où Voltaire lui fit reprendre Zaïre sur la scène de son théâtre privé.

Caché par la Comtesse de Lizerolles qui s’est éprise de lui, Gaspard est introduit dans la bibliothèque du château, où la comtesse lui désigne les planchettes qui portent Montaigne, Corneille, Molière, Montesquieu, La Fontaine, Fénelon, Voltaire et Rousseau : « Il avait lu dans son adolescence, écrit Aicard, quelques-uns de ces livres, que possédait Sanplan ; il devait les relire à Lizerolles, puis en causer longuement avec la patricienne qui, sans affectation, se piquait de bel esprit et de philosophie. Il retira grand fruit de ces lectures commentées par elle ». À Lizerolles, Gaspard lit La Loi du sens commun de Volney, dont il note sur un carnet quelques fragments, qu’il lira plus tard à Sanplan et à quelques autres compagnons de brigandage. Tel celui-ci : « La terre attend un peuple législateur ; elle le désire, elle l’appelle… et mon cœur l’entend !… Encore un jour, une réflexion, – et un mouvement immense va naître ; un siècle nouveau va s’ouvrir ! Siècle d’étonnement pour le vulgaire, de surprise et d’effroi pour les tyrans, d’affranchissement pour un grand peuple, et d’espérance pour toute la terre ! » Les dernières pages du neuvième chapitre du Fameux Chevalier Gaspard de Besse sont nourries de citations de Constantin-François Chassebœuf de La Giraudais qui, par admiration pour le philosophe, avait pris le pseudonyme de Volney, contraction de Voltaire et de Ferney.

Dans l’éventail d’auteurs liés à Voltaire que déploie le texte, il faut aussi compter Chaulieu, dont Gaspard trouve les Œuvres à la bibliothèque de la Comtesse de Lizerolles, avant de les lire dans le « décor digne de Watteau » du parc enchanté de Valaubelle. Des versets de Chaulieu rythment le chapitre XII du Fameux Chevalier Gaspard de Besse. Poète libertin, dont les « oeuvrettes célèbrent les amours faciles », Guillaume Amfrye, abbé de Chaulieu, est un homme du siècle précédent, mort en 1720. Mais Voltaire l’avait fréquenté dans sa jeunesse, avait sollicité les conseils de cet « Anacréon du Temple » et lui avait lu sa première tragédie : Œdipe. Dans l’un de ces moments, où Gaspard n’est pas tourné vers l’action et s’abandonne un instant à des considérations amoureuses, Voltaire reste toujours à l’horizon du récit.

Hors la lettre à la Duchesse de Saxe-Gotha, ce sont surtout les contes de Voltaire, dont il est fait mention ou qui sont cités dans le texte : L’Homme aux quarante écus présent dans la balle du colporteur Sanplan ou la fameuse clausule de Candide, utilisée ici au sens le plus littéral par le même Sanplan pour vendre des outils de jardinage : « Pratiquez-vous le jardinage ? C’est le roi des exercices salubres. M. de Voltaire a donné ce conseil mémorable à tous les agriculteurs : “Cultivez votre jardin” ». S’il trouve « gentil » le Voyage en Provence de Messieurs Chapelle et Bachaumont, Lecor estime que « rien ne vaut encore lorsqu’on veut s’égayer l’esprit les contes persifleurs de M. de Voltaire » et déclarant son admiration à Gaspard, dont l’identité vient de lui être révélée, il s’exclame : « Vous mettez la satire en actes, c’est magnifique ! Votre vie est véritablement aussi spirituelle et narquoise, Monsieur, que le meilleur des contes gouailleurs écrits par M. de Voltaire ». « Sanplan-le-lettré » use de Voltaire à tout propos : de passage avec Gaspard dans le village de Pourrières, au pied de la montagne Sainte-Victoire, il semble se « rappeler que M. de Voltaire a parlé de cette grande bataille » qui s’est passée là, au cours de laquelle Caius Marius a vaincu les Teutons en 102 avant Jésus-Christ. Plus tard, il déclare à ses amis brigands : « M. de Voltaire a écrit que, lorsque, de deux individus causant ensemble, l’un ne comprend pas l’autre, c’est que cet autre fait de la métaphysique, c’est-à-dire s’occupe de choses qui ne peuvent être vérifiées par nos sens ; et il ajoute que si, des deux interlocuteurs, aucun ne comprend l’autre, c’est alors que tous deux font de la haute métaphysique ». Voltaire est le grand homme de l’ancien galérien, fier au fond de lui-même d’avoir été condamné au bagne, car « il n’est pas donné à un chacun d’y être envoyé pour d’avouables raisons, comme celle d’avoir propagé par le monde l’esprit français, l’intelligence des philosophes les plus illustres, et, en un mot, les livres de M. de Voltaire et de M. Diderot ». Et quand surpris à braconner, il est menacé d’une bastonnade, il ne peut que s’écrier : « Comme le grand Voltaire ? C’est ça qui flatterait son ancien colporteur ! »

La figure dominante de Voltaire n’éclipse pas pour autant les autres grands noms de la littérature des Lumières. Le Mariage de Figaro demeure une référence essentielle pour Gaspard et c’est sur elle que se clôt le premier volume du récit de ses aventures. Quant à Sanplan, son voltairianisme n’est pas exclusif et Rousseau n’est pas oublié. Au moment de « partir pour la grande aventure », il glisse « Le Contrat social de Jean-Jacques Rousseau » dans son bagage, entre une hache d’abordage, un pistolet et trois faux-nez moustachus. Il racontera plus tard à ses complices qu’au bagne il parvenait « à lire en secret » Le Contrat social. Au cours de son premier emprisonnement, Gaspard médite : « Quelque opinion que l’on ait sur Jean-Jacques Rousseau, on est bien forcé de convenir que ce valet n’était pas un sot ! Voulant faire bénir les « accordailles » de son ami Bernard avec Thérèse par un prélat, Gaspard y contraint l’évêque de Castries, qui sachant très bien à qui il a affaire, lui déclare : « Monsieur Gaspard, j’ai lu Voltaire, j’ai lu Rousseau, et j’ai souri. Je ne suis donc pas, vous le voyez, un prêtre sans indulgence à l’erreur… » Au cours de l’épisode de ses amours avec Madame de Lizerolles, délaissant les vers de Chaulieu, Gaspard et son amie se tournent vers Jean-Jacques, qui « était là, du reste, pour flatter leur sensualité de jeunesse », commente Aicard : « Ils lurent ensemble, dans les Confessions, la scène des cerises cueillies et lancées du haut de l’arbre comme de rouges baisers envoyés du bout des doigts. Les amours d’Anet et de Madame de Warens étaient faites pour exciter Mme de Lizerolles à l’indulgence, et Gaspard à l’audace […]Subtil est l’appel de physique tendresse que dégagent les Confessions. L’esprit de volupté y est insinuant, tel un souffle de brise printanière, qui, sur la chair, par-dessous une légère étoffe, glisse comme une caresse fluide et inévitable… » Au terme de cette journée passée à lire les Confessions, Madame de Lizerolles rejoindra Gaspard, resté seul dans la bibliothèque du château pour se donner à lui : « Ce soir-là, Gaspard “ne lut pas plus avant” », conclut Aicard, qui, sans le nommer, cite alors Dante. Au chant V de L’Enfer, Dante évoque le cercle où sont enfermés les pécheurs de la chair et met ces mots dans la bouche de Francesca de Rimini racontant le coup de foudre entre elle et Paolo Malatresta : « Quel giorno più non vi leggemmo avante ».

Un livre « politique » ?

« Politique » : qu’il s’agisse de l’éducation ou du combat de Gaspard, le mot est employé deux ou trois fois dans un texte, qui se présente à priori comme le récit plaisant d’aventures qui ne le seraient pas moins. Mais en choisissant d’effacer de la biographie du brigand ce qui relève du délit de droit commun, pour ne nous le présenter qu’en chef de guerre prérévolutionnaire en lutte contre l’arbitraire judicaire de son temps, Jean Aicard donne une autre dimension à son récit, celle d’un manifeste en faveur des idéaux républicains. L’esprit de son ouvrage rejoint celui de la célébration du centenaire de Voltaire en 1778 et du discours de Victor Hugo rappelant le combat de Voltaire contre « les iniquités sociales », le préjugé, l’injustice et l’oppression . Certes Aicard prend bien soin de rappeler qu’en ce domaine, les choses ont changé depuis les temps anciens, où Gaspard entrait en rébellion contre les Parlements, mais il n’est pas indifférent de noter que son désir de s’emparer de l’histoire de Gaspard de Besse et de la traiter sous un angle « politique », s’est fait jour en 1906, année de la réhabilitation de Dreyfus – en ce qui concerne la pièce de théâtre – et au terme du traumatisme engendré par la Première Guerre mondiale pour le récit : donc au sortir de deux périodes de crise de la société française, qui lui font certainement éprouver le besoin de réaffirmer son attachement aux valeurs de la République. L’échec des forces monarchistes et réactionnaires antidreyfusardes a renforcé la démocratie parlementaire, mais l’affaire Dreyfus a également fait ressurgir la figure de Voltaire, auquel Zola sera comparé pour son combat en faveur du « Calas du XXe siècle ». En 1898, à l’occasion de centenaire de Michelet, la presse rappelait les « lignes admirables » de l’historien de la Révolution : « À toi Voltaire, à toi, vieil athlète, la couronne […]Tu as vaincu pour la liberté civile, avocat des derniers serfs, pour la réforme de nos procédures barbares, de nos lois criminelles, qui elles-mêmes étaient des crimes ». Les mots d’ordre du Gaspard de Jean Aicard contre les Parlements sont de même teneur. Alors que la Grande Guerre touche à sa fin, Aicard, au prétexte de distraire des poilus convalescents, introduit son récit des aventures de Gaspard en comparant le brigand chevaleresque au « moderne soldat allemand », dont les atrocités « ont déshonoré la guerre ». En conclusion, il rappellera que c’est dans la fidélité au combat philosophique des Lumières, que « la France et le monde ont à défendre contre tous les retardataires, contre les barbares de toute race » cette justice, ce droit nouveaux, annoncés par Beccaria et Volney. Gaspard de Besse peut aussi être lu comme un plaidoyer contre la peine de mort dans l’esprit d’un autre « phare » cher à Jean Aicard : Victor Hugo.

L’exaltation de l’esprit français, dont l’intention patriotique est compréhensible, s’accompagne ici d’une profession de foi humaniste dans les valeurs de liberté et de justice, dont Gaspard de Besse est présenté comme un symbole. Au lendemain de la guerre, il faut conjurer le risque de voir malmener la démocratie républicaine, héritière des Lumières et de la Révolution, dont Aicard partage les idéaux résumés dans la devise : Liberté, Egalité, Fraternité. Et quels sont les deux grands esprits, qui pour les républicains de la Troisième République personnifient le mieux la libre pensée et la Révolution, sinon Voltaire et Rousseau, dont Aicard avait disposé deux petits bustes en plâtre dans sa bibliothèque ? Aicard rappelle aussi que l’une des priorités de la politique républicaine reste l’éducation du peuple et du citoyen. Méditant sur les conséquences d’une révolution qu’il appelle de ses vœux, Gaspard se dit en lui-même : « Il y aura fort à faire pour libérer des êtres pareils de leur servitude ! Ils ne comprendront rien d’abord à leur liberté; ils en mésuseront ensuite ; ils voudront enfin, par absurde désir de revanche, devenir à leur tour de mauvais maîtres ». Au terme de sa propre éducation politique, Gaspard se montrera un peu plus optimiste : « Le peuple a l’air de ne point penser, parce qu’il ne sait pas s’exprimer avec des mots savants, des mots de livres, mais sa pensée s’agite dans son cœur ; – et quand il la reconnaît dans la parole des grands hommes, il comprend qu’elle est juste et il sent se délier sa langue… »

« La bonne humeur, l’éclat de rire, la drôlerie, la galégeade » eux-mêmes deviennent les armes de la « politique » de Gaspard pour obtenir une justice meilleure : « Je ne dispose pas d’une force armée assez grande pour m’attaquer aux régiments royaux, explique-t-il à Don Pablo. La justice, bon moine, ça ne se voit pas avec les yeux du corps. Il faut donc avant tout que je la rende visible aux yeux du peuple, aux yeux de son esprit ; et c’est à quoi servent les comédies que je lui joue quotidiennement ». Qu’est-il de plus voltairien que cette arme du rire, Voltaire dont on disait que son rire tuait ? Dans sa Vie de Voltaire, Condorcet écrit à propos de Candide des lignes où Jean Aicard aurait pu reconnaître l’esprit de sa démarche dans Gaspard de Besse :

[Voltaire] publia Candide, un de ses chefs-d’œuvre dans le genre des romans philosophiques, qu’il transporta d’Angleterre en France en le perfectionnant. Ce genre a le malheur de paraître facile ; mais il exige un talent rare, celui de savoir exprimer par une plaisanterie, par un trait d’imagination, ou par les événements mêmes du roman, les résultats d’une philosophie profonde, sans cesser d’être naturelle et piquante, sans cesser d’être vraie.

Du premier au second volume de Gaspard de Besse, Aicard approfondit son propos et nous entraîne bien au-delà de son intention annoncée de « parfaire le folklore de notre traditionnelle et belle Provence ». Loin de contredire le parti-pris de franche gaîté revendiqué par l’auteur, l’élargissement «philosophique» des aventures de Gaspard, qui s’achèvent par un plaidoyer en faveur de la Révolution Française, est vivifié par ce goût et ce sens de la « plaisanterie », qui doit évidemment beaucoup à la fréquentation des œuvres de Diderot, Beaumarchais et surtout Voltaire. Imprégné de la pensée et des combats des Lumières, Aicard a choisi comme compagnons d’écriture de son œuvre ultime les maîtres de la littérature du XVIIIe siècle français. Il n’offre pas seulement un miroir à leurs idées, il joue aussi avec les formes héritées de leur art.

Influence littéraire du XVIIIe siècle

Les aventures de Gaspard nous sont contées avec la fantaisie allègre et la liberté narrative à l’œuvre dans Candide, Jacques le fataliste ou l’Histoire de Gil Blas de Santillane. Les titres-sommaires, de tradition anglaise, placés en tête de chaque chapitre sont rédigés suivant le modèle de ceux du roman de Lesage. À la manière des romans anglais ou français du siècle, le texte enchâsse des récits annexes dans le corps du récit principal, donne la part belle part à la « conversation » et au « dialogue d’idées », s’autorise des intrusions d’auteurs et des adresses au lecteur, introduit dans le récit des réflexions sur la conduite de ce récit lui-même. Ainsi au début du chapitre XXIII de Gaspard de Besse :

« L’écrivain qui voudrait être le rigoureux historien de Gaspard de Besse serait contraint pourtant de faire un choix parmi toutes les aventures de son héros qui sont aussi nombreuses que variées. À plus forte raison le conteur, qui veut donner de son personnage un portrait dessiné selon l’esprit de la légende, est-il autorisé à passer sous silence tel ou tel fait que, du point de vue particulier où il s’est placé, il juge sans intérêt […]Le conteur prétend garder à son récit l’allure joviale chère à ses deux principaux héros, Sanplan et Gaspard. Ils voulaient, eux, que leur vie fût une comédie ; il nous convient, si nous voulons leur demeurer fidèles, de ne pas insister sur leurs déconvenues et leurs heures de tristesse. Ils ne manquaient pas de chagrins et d’ennuis, mais ils les tournaient en badinages, autant qu’il était en leur pouvoir. Imitons leur sagesse, et que le Ciel nous maintienne en joie et en santé ! ».

Maurin des Maures présentait déjà de telles « mises en abyme » humoristiques de sa propre écriture. Au préfet, qui s’exclame « Ah ! Monsieur ! quel malheur de n’être pas capable d’écrire le roman d’un tel personnage ! », Désiré Cabissol, l’avocat-rentier, qui ne se veut qu’observateur-voyeur de « romans vivants », justifie en ces termes sa paresse à ne pas se faire ce romancier : «Ecrire un roman ! cinq ou six cents pages ! soulever une plume ! la plonger de minute en minute dans l’écritoire ! Écrire en un jour ce qui se parle en une heure […]Je sais des mots de Maurin qui me réjouissent à l’égal des mots de la Palférine dans Balzac […]Ni le billard, ni le théâtre ne donne de ces plaisirs-là ; ni même la besogne du romancier, lequel se traîne sur un seul roman imaginaire dans le temps que je mets en en connaître cinquante, qui sont vécus ». Dans L’Illustre Maurin, Aicard, qui se met en scène sous les traits de son double Jean d’Auriol « en train de composer un livre où nous retrouverons toutes les aventures de notre Maurin des Maures », n’hésite pas à faire confidence au lecteur, en plein milieu du récit, des principes qui dirigent sa démarche d’écrivain :

« C’est un livre qui ne pouvait être qu’écrit par un provençal de vieille souche, par un homme qui ait passé avec les Provençaux la plus grande partie de sa vie (j’entends avec les derniers vrais Provençaux populaires, ceux des villages écartés, ou ceux qui vivent dans les bois – loin des chemins de fer et des villes) ; un Provençal qui connaisse à fond leur accent, leur manière de se moquer et d’être sérieux, de s’irriter et de s’apaiser sans transition, et jusqu’à leur façon si caractéristique de retrousser sur leur nuque leur chapeau de paille ou de feutre… Plus j’y pense, plus je crois que Jean d’Auriol peut faire ce livre-là, car il y faut mettre surtout une sympathie instinctive pour la race d’homme qu’il s’agit de dépeindre : ce n’est en effet que par la sympathie qu’on peut la pénétrer et la comprendre […] Pour écrire un tel livre, il sera encore nécessaire d’oublier la littérature apprise et les recherches de style. Il faudra conserver à chaque phrase française un tour provençal, une incorrection savoureuse, des néologismes et des barbarismes. Il faudra que dans le transvasement d’une langue à l’autre, le vin ne s’évente pas trop ».

L’esthétique romanesque d’Aicard doit autant aux leçons des grands narrateurs du XVIIIe siècle qu’à celles du roman populaire. Ce qui rend le récit des aventures de Maurin des Maures ou de Gaspard de Besse si vivant et la démarche de l’écrivain si attachante pour le lecteur, n’est pas étranger à cette liberté très moderne avec laquelle – masqué ou non – Jean Aicard y intervient pour nous faire partager les modalités et le programme de son entreprise littéraire.

Au-delà de l’hommage fervent rendu aux Lumières et de la vénération qu’il manifeste à l’égard de Voltaire, Rousseau, Diderot ou Beaumarchais, ces « grands hommes » dont la parole est venue délier la langue du peuple, Gaspard de Besse est une œuvre dont la vitalité doit autant à la proximité de l’écrivain avec la tradition de sa « petite patrie », qu’à son goût pour l’allant, l’invention et le raffinement de la prose du XVIIIe siècle.

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