Anonyme

[ANONYME]Un grand poème intitulé Initiation de Voltaire dans la Loge des Neuf Sœurs fut composé et couronné en 1828 dans le cadre d’un concours maçonnique organisé par la loge des Trinosophes. Il fut publié en 1874 par O. Germain, ancien officier de cette loge, comme un vestige d’une époque difficile de l’ordre en France (voir le texte suivant). Ce précieux document constitue la seule restitution imaginaire connue à ce jour de l’acte fondateur de la tradition voltairienne en franc-maçonnerie. On aimerait connaître l’identité de l’auteur de cette sorte de drame dialogué qui, indépendamment de son intérêt historique, n’est pas sans talent — le poème se soutient sur près de 300 vers, dont plusieurs morceaux sont heureux.

[…]

LALANDE (après un moment de silence)

De larmes, de débris le lugubre assemblage,

De la destruction vous présente l’image.

La lumière qui brille à la voûte des cieux,

Un bandeau maintenant la dérobe à vos yeux…

Quels pensers ces objets en votre âme ont fait naître ?

 

VOLTAIRE

Sans savoir ce qu’il est, craignant ce qu’il doit être,

Plongé dans l’ignorance et jouet de l’erreur,

L’homme rampe et s’éteint dans cette nuit d’horreur.

Aux éléments rendu, son corps n’est que poussière ;

Sa mémoire périt s’il ne fut que matière.

Mais quand la vérité, secouant son flambeau,

Des yeux de tout mortel arrache le bandeau,

Quand sa vive lumière a percé les ténèbres,

Bravant la faux du temps, de ses débris funèbres

L’homme sort tout entier, et l’immense avenir

Conserve de sa vie un juste souvenir.

 

LALANDE

Eh quoi ! l’homme est-il donc d’une essence divine ?

Serait-il immortel ?

 

VOLTAIRE

Non ; mais chacun devine

Que ce feu qu’en son cœur la nature alluma

Est le souffle immortel du Dieu qui le forma ;

Que cette âme, un instant dans un corps arrêtée,

Vers sa source bientôt par la mort est portée ;

Qu’à l’étude ce Dieu sut consacrer nos jours,

Et que la vertu seule en doit marquer le cours.

 

LALANDE

Ainsi l’homme a le droit de penser, de s’instruire ;

Il peut examiner, adopter ou proscrire ;

Et sa raison fidèle, en assurant son choix,

Du Dieu dont vous parlez obéit donc aux lois ?

Cependant notre esprit en erreurs est fertile ;

Pour le bien des humains, l’erreur est-elle utile ?

 

VOLTAIRE

L’erreur est un poison, et des maux le plus grand :

D’un peuple trop crédule elle est l’affreux tyran.

Complice du mensonge, elle asservit la Terre,

Et le Ciel, à sa voix, est armé du Tonnerre.

Couvrant son front hideux d’un voile respecté,

L’homme, séduit par elle, en ses fers arrêté,

Interroge en tremblant sa raison confondue :

La pensée est muette en son âme éperdue.

Bientôt le fanatisme inspire sa fureur,

Trouve un esclave aveugle, ardent exécuteur,

Et livrant un bras sûr au crime qui le guide,

Il met un fer sanglant dans la main d’un séide.

Ce n’est pas, toutefois, que la fatalité

Ait aux tristes mortels ravi la liberté ;

L’erreur de notre esprit atteste la faiblesse

Et prouve d’un Dieu seul l’infaillible sagesse ;

Mais notre intelligence, en dirigeant nos pas,

Loin de la vérité ne nous égare pas.

En comparant les faits et les choses entre elles,

Elle acquiert chaque jour des lumières nouvelles,

Et libre de choisir, la balance à la main,

L’homme pèse en son cœur et le mal et le bien.

 

LALANDE

Il est vrai, l’homme est libre et sa raison l’éclaire.

Mais à former des vœux son cœur est téméraire ;

Du feu des passions son esprit enivré

En commençant la vie aux combats est livré.

Tel est notre destin… Nos antiques usages

Vont le peindre à vos sens. (A l’expert) Qu’on fasse les voyages !

(A Voltaire) Ici, vous le savez, tout est mystérieux :

Confiez votre main.

 

Lalande frappe un coup.

Voltaire fait le premier voyage, et le premier surveillant annonce qu’il est fini […]

 

*

*   *


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