d. La Dixmerie

Des échos en retour dans deux écrits de La Dixmerie

 Orateur des Neuf Sœurs, auteur de l’Eloge prononcé en séance, Nicolas Bricaire de La Dixmerie revint sur les émotions collectives de la tenue d’hommage funèbre : la révision de son texte pour l’impression lui en fournissait l’occasion, comme on le sent dans les passages reproduits, le début et la fin du texte. Référence de l’ouvrage : Eloge de Voltaire, prononcé dans la L…. Maçonique des Neuf-Sœurs, dont il avait été Membre. Par M. de la Dixmerie. A Genève, et se trouve à Paris, chez Valleyre l’aîné, Imprimeur-Libraire, rue de la vieille Bouclerie. 1779.


 

L’appareil lugubre qui nous environne, ce tombeau, ces images funèbres, ces emblèmes que l’art prête à la douleur ; enfin, cet hommage rendu à la mémoire d’un homme qui sera présent à celle de tous les siècles ; cet hommage ne peut être confondu avec ces serviles tributs d’adulation, ces vains honneurs que la flatterie décerne encore à la puissance qui n’est plus ou que l’orgueil consacre à l’orgueil, l’usage à l’usage. Ne redoutons que de n’en avoir pas assez fait ; la perte que nous déplorons n’est point un de ces événements passagers bientôt effacés par quelque autre, qui sera lui-même subitement oublié. C’est une calamité publique et durable ; un désastre qui s’étend sur vingt nations comme sur la nôtre, et qui plonge dans le deuil l’univers éclairé. Quand le Ciel veut consterner la Terre, il n’en est pas réduit à soulever les éléments, à les armer contre nous, à creuser des volcans sous nos pas ; en un mot, à semer, à reproduire la mort sous mille formes différentes. Il frappe un grand homme et son fatal objet est rempli.

Il est frappé, ce coup terrible ! L’étonnant, le sublime Voltaire n’est plus. Gémissez, ô vous à qui il consacra ses immenses travaux que la mort seule put interrompre : vous, écrivains qu’il formait aux règles du goût par ses exemples ; vous, gens du monde, pour qui chaque trait de ses écrits devenait un nouveau trait de lumière ; vous-mêmes, souverains, vous qu’il est si dangereux d’oser instruire, et qu’il instruisit avec tant de courage, ne rougissez point de lui payer un juste tribut d’admiration et de regrets ; il travailla soixante ans à vous enseigner l’art d’obtenir un jour les nôtres. […]

Une voix plus imposante arrive jusqu’à moi. Elle m’annonce que, parmi tant de sublimes travaux, Voltaire paraît s’en être permis d’autres… Je respecte cet avertissement et le zèle qui a pu le dicter. Mais s’il était vrai qu’il fût échappé à la plume de ce grand homme quelques écrits que l’orthodoxie réprouvât, au moins n’en avoua-t-il jamais aucun. Je n’ai point le droit de lui attribuer ce qu’il désavoue. Je condamne hautement tout écrit dont la religion peut recevoir quelque atteinte. Nous les condamnons tous. C’est une de nos premières lois. Une autre loi, presque aussi respectée parmi nous, c’est de ne point juger sans être bien instruits ; de ne point présumer ce qui est répréhensible ; de ne condamner que ce qui est démontré condamnable. Si je m’écartais, dans ce moment, d’une règle si sage, le faible panégyriste du grand Voltaire risquerait de devenir son calomniateur.

Ne cherchons Voltaire qu’en lui-même. Que dis-je ? Ah ! plutôt jetez les yeux autour de vous. Les trésors que son génie répandait si libéralement vous environnent. Lisez tant de maximes d’une sagesse reconnue ; tant de leçons d’une morale si touchante. Elle pénètre jusqu’à votre âme : c’est qu’elle émanait de la sienne. Lisez, relisez, méditez les nombreuses productions de cet heureux génie (celles qu’il avoue, non celles qu’on lui impute), lisez, dis-je ; et partout vous retrouverez le philosophe sans charlatanisme, le moraliste sans humeur, l’ami, j’ai presque osé dire l’apôtre de l’humanité.

[…] Siècles futurs ! ne perdez jamais le souvenir d’une circonstance qui fait la gloire du nôtre. Une statue est érigée à Voltaire. Est-ce à la reconnaissance publique, est-ce à l’Etat, est-ce à la nation qu’il éclaira, qu’il illustra par ses veilles, que ce grand homme est redevable de cet hommage éclatant ? Non ; c’est encore ici quelque chose de plus : ce sont les talents qui honorent le génie ; ce sont les athlètes que Voltaire précède et dirige qui lui élevèrent un trophée dans cette arène où il a triomphé aussi souvent qu’il a combattu. Hommage sans exemple, et qui peut-être ne fut jamais dû qu’à lui. Le volage peuple d’Athènes érigea au faible et vain Démétrius de Phalère jusqu’à trois cent soixante et cinq statues, mais revenu d’un fol enthousiasme, il les renversa toutes en un seul jour. Celle que tant d’hommes éclairés ont élevée à Voltaire est posée sur une base plus solide. Nulle main téméraire n’entreprendra de l’ébranler, et celle du temps ne contribuera qu’à l’affermir.


L’autre ouvrage de La Dixmerie fut écrit en réponse aux plaintes et dénonciations reçues au Grand Orient au lendemain de la tenue d’hommage funèbre : violation de la clôture maçonnique par l’invitation de non maçons, irrégularité de la présence de femmes devant les maçons « décorés », lecture de textes « contraires aux opinions reçues », etc. Des procédures furent notifiées devant le Conseil d’Administration du Grand Orient (30 novembre) et traitées dans deux audiences de la Chambre de Paris (2 et 16 décembre). Lalande fut entendu, il put se justifier, mais dut prendre des engagements de retour à l’ordre : l’affaire se tassa — elle devait rebondir en mars 1779, après une nouvelle tenue ouverte avec « adoption » de femmes. La Loge des Neuf Sœurs y perdit l’usage de locaux attitrés dans l’enceinte du Grand Orient — la « chambre de méditation », après avoir accueilli Voltaire, servit-elle à d’autres initiations ?

Ce Mémoire pour la Loge des Neuf-Sœurs, rédigé après mars 1779, répond à l’ensemble des griefs avancés, en évoquant plus largement l’esprit des travaux de la Loge, ses visées, ses valeurs dirions-nous ; il est marqué par l’intuition et l’analyse d’une crise d’abord larvée, née à l’occasion des deux tenues « voltairiennes » de 1778, auxquelles il remonte fort logiquement, surtout dans sa « Première division » intitulée « Quelle a été, quelle est encore la L… des Neuf-Sœurs ? », d’où provient l’extrait qui suit :


 Cette société, qui a déjà acquis tout ce qui ne s’acquiert qu’avec le temps, de la réputation et des ennemis, cette société existe à peine depuis trois ans. Ses travaux embrassèrent deux objets : la maçonnerie qui rapproche les hommes ; la culture des arts et des sciences qui les éclaire, à qui la société politique doit le lien qui la consolide, et le genre humain sa conservation. Mais, en s’occupant du soin d’orner l’édifice, la L… des Neuf-Sœurs ne négligea point d’en affermir la base. C’est sur la maçonnerie que cette base est posée. Nous la regardons comme notre plus solide appui.

Sans doute qu’on affecta d’abord de ne pas nous en croire. Nous n’obtînmes qu’avec peine ce qu’on accorde sans nulle difficulté à tant d’autres. Notre état fut longtemps précaire ; nos constitutions ne vinrent que tard. Nous élevions le Temple ; mais il nous fallait imiter l’exemple de Zorobadel : il nous fallait tenir la truelle d’une main et l’épée de l’autre.

Qui le croirait ? Le nom des Neuf-Sœurs formait le principal obstacle à notre admission. Certainement, ce nom n’existe pas dans le Calendrier ; mais nous observâmes qu’une L… maçonnique n’était point une confrérie de pénitents. Le titre distinctif des Neuf-Sœurs nous fut enfin accordé.

Alors nos travaux prirent une activité nouvelle. Nous joignîmes au projet très louable de nous éclairer nous-mêmes, celui d’aider, de secourir nos semblables. Nous les suivîmes constamment l’un et l’autre. Cette constance fut la source de nos progrès. La L… des Neuf-Sœurs vit chaque jour le nombre de ses membres s’accroître : elle vit successivement accourir dans son sein des savants profonds, nationaux et étrangers ; des littérateurs estimés ; des poètes illustrés par des succès ou prêts à les obtenir ; des artistes dont le nom seul fait l’éloge, etc. Son titre ne fut point une vaine décoration. Chaque Muse trouva dans ce Sanctuaire son culte établi. Il n’y eut point d’autel déserté. Un seul des membres de cette colonie maçonnique, Voltaire, l’immortel Voltaire, aurait suffi aux fonctions qu’exige le plus grand nombre.

Quelle époque dans les annales de la maçonnerie ! Quelle gloire, quel triomphe pour la L… des Neuf-Sœurs ! Ce fut à l’âge de quatre-vingt-quatre ans que le Nestor du Parnasse français, ce Vieillard l’étonnement et l’admiration de l’Europe ; lui dont les écrits, les actions, la personne même étaient pour elle un spectacle toujours varié, toujours intéressant, toujours nouveau ; ce fut à cet âge que cet homme unique vint puiser dans la L… des Neuf-Sœurs un genre d’instruction que plus de soixante ans d’étude n’avaient pu lui procurer. Nos mystères lui furent développés d’une manière digne d’eux et de lui. Il aima, il admira la sublime simplicité de notre morale. Il vit que l’homme de bien était maçon sans le savoir. Il vit que la L… des Neuf-Sœurs joignait à tout ce qu’elle a de commun avec toutes les autres sociétés du même genre un point de morale négligé presque partout ailleurs, celui d’exciter l’émulation et de proscrire la rivalité ; d’unir ceux que des intérêts personnels, un même but, les mêmes prétentions pouvaient diviser ; de rendre l’Emule utile à son Emule ; de confondre même ce dernier nom dans les noms plus doux de Fr… et d’ami. Il parut ému, pénétré, de ce qu’il estimait peut-être moins lorsqu’il ne le connaissait pas. De notre côté, nous crûmes être tout à coup rappelés à ces temps si célèbres où Orphée, Homère, Solon allaient modestement se faire initier aux mystères d’Héliopolis.

Cet astre ne brilla pas longtemps au milieu de nous. Il s’éteignit lorsque ses rayons nous devenaient encore plus précieux, plus utiles qu’auparavant. La L… des Neuf-Sœurs ne put que donner des pleurs à sa perte et rendre des honneurs à sa mémoire. […]

Mémoires secrets

Correspondance littéraire

Frère Mercier

La Dixmerie

Florilège maçonnique