c. Frère Mercier

Frère Mercier (Sébastien) acteur et témoin

On a vu nommé un « Mercier » dans l’extrait de la Planche à tracer du 7 avril 1778, parmi les « frères » chargés d’« aller recevoir et préparer » le futur initié. Le même nom figure dans le « Tableau des frères de la loge des Neuf Sœurs », tel que l’imprimera le frère Louis Amiable en 1897 : « Mercier, avocat au Parlement », 38e de la liste, parmi les affiliés de la première heure — 1776 ou 1777. Il s’agit du célèbre auteur du brillant et truculent Tableau de Paris, comme le confirme le texte ci-dessous, écrit deux ou trois ans après coup, si vivant, si original — un peu frustrant peut-être dans son survol, mais qui livre en plein cœur, sans peser, tout soudain, un détail unique, une circonstance inouïe, capable d’éclairer une dimension intime et proprement voltairienne de cette rencontre entre maçons dans leur lieu du moment.

Voici d’abord in extenso, sous son titre décalé, ce chapitre CLXXXI du Tableau de Paris de Sébastien Mercier, paru originellement, en 1781 ou 1782, au tome II de l’ouvrage.


Noviciat des jésuites

Ô changement! ô instabilité des choses humaines ! Qui l’eût dit, que des loges de francs-maçons s’établiraient rue Pot-de-Fer, au noviciat des jésuites, dans les mêmes salles où ils argumentaient en théologie ; que le Grand Orient succéderait à la Compagnie de Jésus ; que la loge philosophique des Neuf Sœurs occuperait la chambre de méditation des enfants de Loyola ; que M. de Voltaire y serait reçu franc-maçon en 1778, et que M. de la Dixmerie lui adresserait ces vers heureux :

Qu’au seul nom de l’illustre frère,

Tout maçon triomphe aujourd’hui :

S’il reçoit de nous la lumière,

Le monde la reçoit de lui ;

que son éloge funéraire, et son apothéose enfin, se célébreraient avec la plus grande pompe, dans le même endroit où l’on invoquait saint François-Xavier ?

Ô renversement !  Le vénérable assis à la place du P. Griffet, les mystères maçonniques remplaçant…… ! (Je n’ose achever) Quand je suis sous ces voûtes inaccessibles aux grossiers rayons du soleil, ceint de l’auguste tablier, je crois voir errer toutes ces ombres jésuitiques, qui me lancent des regards furieux et désespérés. Et là, j’ai vu entrer frère Voltaire, au son des instruments, dans la même salle où on l’avait tant de fois maudit théologiquement. Ainsi le voulut le grand Architecte de l’Univers. Il fut loué d’avoir combattu pendant soixante ans le fanatisme et la superstition; car c’est lui qui a frappé à mort le monstre que d’autres avaient blessé. Le monstre porte la flèche dans ses flancs; il pourra tourner sur lui-même encore quelque temps, et exhaler les derniers efforts de sa rage impuissante: mais il faut qu’il tombe enfin, et qu’il satisfasse l’Univers.

Ô jésuites ! auriez-vous deviné tout cela, quand votre P. La Chaise enveloppait son auguste pénitent dans ses mensonges les plus dangereux, et que d’autres de la même robe lui inspiraient leur barbare intolérance, leurs idées basses, rétrécies, attentatoires à la liberté et à la dignité de l’homme ? Vous avez été les ennemis obstinés de la lumière bienfaisante de la philosophie et des philosophes se réjouissent, dans vos foyers, de votre chute rapide ! Les francs-maçons, appuyés sur la base de la charité, de la tolérance, de la bienfaisance universelle, subsisteront encore, lorsque vos noms ne réveilleront plus que l’idée d’un égoïsme persécuteur.


Mercier est ainsi le seul témoin, par là indispensable, à avoir construit l’idée d’un délogement des jésuites au profit… d’une respectable loge. Expulsés d’Espagne, du Portugal, de France (depuis 1763), supprimés comme ordre par Clément XIV en 1773, les jésuites devenus ci-devant gardaient cependant des fonctions, des missions, une part de leur importance et maints moyens d’influence : on a vu plus haut comment l’ex-jésuite Beauregard, prêchant devant la cour dans le saint temps de Pâques 1778, avait su sensibiliser le roi Louis XVI au scandale offensant de la présence de Voltaire à Paris (Mémoires dits de Bachaumont, 13 avril).

C’est en 1774 que le Grand Orient avait pris le bail des locaux de l‘ancien noviciat (l’Hôtel Mézières) pour y organiser ses activités ; une première assemblée générale d’installation s’y tint le 4 août 1774, dont le discours inaugural fut prononcé par… Lalande, comme orateur de la Chambre d’administration du Grand Orient. Un noviciat jésuite devenu le noviciat maçon, une « chambre de méditation » pour éprouver les néophytes. C’est apparemment Lalande encore qui avait obtenu du Grand Orient, en 1776, l’attribution de l’ancienne chapelle et spécifiquement de la « chambre de méditation » à la Loge des Neuf Sœurs, qui venait de se constituer— mais qu’est-ce qu’une « chambre de méditation » ?…

« Et là, j’ai vu entrer frère Voltaire… » — mais où donc, et avec quelles pensées ?

Dans le « renversement » qu’évoque frère Mercier, on perçoit une pointe voltairienne d’ironie historique. C’est Voltaire lui-même qui nous rappelle l’usage profondément pervers qu’on fit longtemps des « chambres de méditation » aménagées dans les collèges jésuites pour former à la soumission, par la peur de l’Enfer, les énergies de jeunes séides, soldats ou fous de Dieu, désormais prêts à suivre jusqu’au bout le droit chemin de leur mission :

« (27 décembre 1594) L’assassinat commis par Jean Châtel est celui de tous qui démontre le plus quel esprit de vertige régnait alors. Né d’une honnête famille, de parents riches, bien élevé par eux, jeune, sans expérience, n’ayant pas encore dix-neuf ans, il n’était pas possible qu’il eût formé de lui-même cette résolution désespérée. On sait que, dans le Louvre même, il donna un coup de couteau au roi, et qu’il ne le frappa qu’à la bouche, parce que ce bon prince, qui embrassait tous ses serviteurs lorsqu’ils venaient lui faire leur cour après quelque absence, se baissait alors pour embrasser Montigny.

Il soutins, à son premier interrogatoire, « qu’il avait fait une bonne action, et que le roi, n’étant pas encore absous par le pape, il pouvait le tuer en conscience » : par cela seul, la séduction était prouvée.

Il avait étudié longtemps au collège des jésuites. Parmi les superstitions dangereuses de ce temps, il y en avait une capable d’égarer les esprits : c’était une chambre de méditations dans laquelle on enfermait un jeune homme ; les murs étaient peints de représentations de démons, de tourments, et de flammes, éclairés d’une lueur sombre : une imagination sensible et faible en était souvent frappée jusqu’à la démence. Cette démence fut au point, dans la tête de ce malheureux, qu’il crut qu(il se rachèterait de l’enfer en assassinant son souverain : tant la fureur religieuse troublait encore les têtes ! tant le fanatisme inspirait une férocité absurde ! » (Essai sur les mœurs, chapitre CLXXIV, « De Henri IV » — l’italique chambre de méditation est de Voltaire lui-même).

Revenu un matin d’avril 1778 au noviciat de son enfance jésuite, le vieil homme a pu méditer encore sur les vertiges de l’Infâme, les ferments de l’histoire, la pensée libre et l’exigence d’humanité.


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