a. Mémoires secrets

Les nouvelles à la main des Mémoires secrets

La référence de cette source est :

Mémoires secrets pour servir à l’histoire de la république des lettres en France, tomes XI-XII, À Londres, chez John Adamson, 1784 — ce bulletin manuscrit de nouvelles, dit « Mémoires de Bachaumont », était rédigé en 1778 par l’un de ses successeurs, Pidansat de Mairobert, lui-même franc-maçon.

L’information, en partie issue de rumeurs, n’est pas toujours exacte. Beaucoup de faits, de détails, d’anecdotes ; moins de motifs et de raisons. Le second événement est beaucoup mieux documenté que le premier : affaire de sources. La curiosité, l’intérêt, la passion dominent. Du journalisme, un peu nu devant l’histoire.

[…]

12 Février 1778. M. de Voltaire est en effet arrivé à Paris, avant-hier dans l’après-dînée : il a mis pied à terre rue de Beaune, chez M. le marquis de Villette, & une heure après il est allé gaillardement, & de son pied, rendre visite à monsieur le comte d’Argental, quai d’Orsay. Il était dans un accoutrement si singulier, enveloppé d’une vaste pelisse, la tête dans une perruque de laine surmontée d’un bonnet rouge & fourré, que les petits enfants, qui l’ont pris pour un chie-en-lit dans ce temps de carnaval, l’ont suivi & hué. (XI, 96-97)

[…]

21 Mars 1778. Les francs-maçons, remis en vigueur depuis quelques années & surtout illustrés par la persécution de Naples, jouent aujourd’hui un rôle considérable en France, & se sont signalés dans les divers événements patriotiques. Entre les loges de cette capitale, celle des Neuf Sœurs tient un rang distingué : comme elle est surtout composée de gens de lettres, que le marquis de Villette est franc-maçon, & que M. de Voltaire l’est aussi, dans une assemblée tenue le 10 de ce mois, un des membres (M. de La Dixmerie) a proposé de boire à la santé du vieux malade, & a chanté des couplets de sa composition en son honneur. Ensuite il a été arrêté de lui faire une députation pour le féliciter sur son retour à Paris & lui témoigner l’intérêt que la loge prenait à sa conservation. Jusqu’à présent le philosophe n’avait pu l’admettre ; enfin le jour est pris pour aujourd’hui 21 ; & comme ce n’est qu’une tournure afin de voir & contempler à l’aise cet homme extraordinaire, la députation doit être de 30 frères.

[…]

10 Avril 1778. Lundi M. de Voltaire s’est trouvé assez vigoureux pour aller à pied de chez lui à l’académie, & l’on juge combien il a fait courir de monde après lui.

Mardi matin il s’est rendu à la loge des Neuf Sœurs, suivant la promesse qu’il en avait faite aux députés. La joie des frères leur a fait commettre quelques indiscrétions, en sorte que, malgré le mystère de ces sortes de cérémonies, beaucoup des circonstances de la réception de ce vieillard ont transpiré.

On ne lui a point bandé les yeux, mais on avait élevé deux rideaux à travers lesquels le vénérable l’a interrogé, & après diverses questions, sur ce qu’il a fini par lui demander s’il promettait de garder le secret sur tout ce qu’il verrait, il a répondu qu’il le jurait, en assurant qu’il ne pouvait plus tenir à son état d’anxiété. En priant qu’on lui fît voir la lumière, les deux rideaux se sont entrouverts tout à coup, & cet homme de génie est resté comme étourdi des pompeuses niaiseries de ce spectacle ; tant l’homme est susceptible de s’en laisser imposer par la surprise de ses sens ! On a remarqué même que cette première stupeur avait frappé le philosophe au point de lui ôter pendant toute la séance cette pétulance de conversation qui le caractérise, ces saillies, ces éclairs qui partent si rapidement quand il est dans son assiette.

Au banquet il n’a mangé que quelques cuillerées d’une purée de fèves, à laquelle il s’est mis pour son crachement de sang, & que lui a indiquée madame Hébert, l’intendante des Menus.

Il s’est retiré de bonne heure, il s’est montré dans l’après-dînée sur son balcon au peuple assemblé : il était entre M. le comte d’Argental & le marquis de Thibouville. (XI, 188-189)

[…]

13 Avril 1778. M. de Voltaire a joui jeudi au spectacle de madame de Montesson presque des mêmes honneurs qu’à la comédie Françoise, le couronnement excepté : il a été accueilli de la manière la plus flatteuse par toutes les femmes & seigneurs de cette cour distinguée.

  1. le duc de Chartres lui ayant accordé la permission qu’il avait demandée à S. A. d’aller faire sa cour aux jeunes princes, M. de Voltaire s’y est rendu samedi matin. Le père l’a fait inviter de venir chez lui ; il voulait se tenir debout, mais S. A. l’a forcé de s’asseoir, sous prétexte qu’il voulait jouir longtemps de sa conversation [ ;] madame la duchesse de Chartres, qui était encore au lit, instruite de la présence du vieillard, s’est fait habiller promptement & est passée chez monseigneur : nouvelle confusion du philosophe, qui voulait se jeter aux genoux de la princesse & y rester : on l’a fait se rasseoir une seconde fois pour l’entendre. Il s’est répandu en compliments sur les enfants de leurs altesses, & principalement sur le duc de Valois ; il a prétendu qu’il ressemblait au régent.

Tous ces vains honneurs, si propres à chatouiller l’amour-propre de monsieur de Voltaire, excitent de plus en plus la fureur du clergé, & ce carême [,] différents prédicateurs de cette capitale se sont permis des sorties violentes contre lui ; elles l’auraient peu ému sans celle faite par l’abbé de Beauregard, ex-jésuite, prêchant à Versailles devant le roi. Cet orateur chrétien très couru a gémi sur la gloire dont on affectait de couvrir le chef audacieux d’une secte impie, le destructeur de la religion & des mœurs, & a sensiblement désigné le vieillard de Ferney. Celui-ci a jugé que S. M. n’avait pas désapprouvé cette diatribe évangélique, & que conséquemment elle est encore dans le préjugé défavorable qu’on a inspiré au roi contre lui ; ce qui le désole en lui ôtant d’être jamais accueilli du monarque. (XI, 188-189)

[…]

2 Juin 1778. On varie tellement sur les motifs qui ont déterminé l’évasion du cadavre de M. de Voltaire, que ce qu’il est devenu & ce qu’il deviendra, qu’on ne peut encore fixer la vérité sur des faits. Il paraît qu’il a conservé sa tête jusqu’au dernier instant, & qu’il travaillait encore la veille de sa mort. Outre les divers ouvrages qu’il avait sur le métier, depuis qu’il avait été élevé à la place de directeur de l’académie Françoise, il avait pris à cœur son illustration, & voulait refondre son dictionnaire.

Une consolation très grande qu’il a eue avant sa mort, a été de voir l’arrêt du parlement contre M. de Lally cassé. On assure que sur la part que lui en a donné sur le champ M. de Lally de Tollendal, il lui a répondu & témoigné sa satisfaction. On sait qu’il avait écrit en faveur de ce fameux criminel. (XII, 5)

[…]

14 Novembre 1778. C’est au 28 de ce mois décidément qu’est fixe la cérémonie funèbre en l’honneur du frère Voltaire, que la loge des Neuf Sœurs se propose d’ordonner à sa rentrée solennelle. On lui élèvera un sarcophage, on prononcera son oraison funèbre, & l’on lira d’autres morceaux pour le célébrer. Tous les frères doivent être en noir, il faudrait même qu’ils fussent en pleureuses. (XII, 163-164)

[…]

29 Novembre 1778. La cérémonie funéraire dont la Loge des Neuf Sœurs se proposait d’honorer la mémoire du frère Voltaire, en suppléant en quelque sorte ainsi à celle que lui avait refusée l’Église, a eu lieu hier, jour indiqué. Pour la rendre plus solennelle, monsieur d’Alembert devait se faire recevoir maçon avant, & y représenter l’académie Françoise en la personne de son secrétaire ; mais le grand nombre de ses membres très circonspects a craint qu’après tout ce qui s’était passé, cette démarche ne scandalisât, ne réveillât la fureur du clergé, n’indisposât la cour ; c’est devenu la matière d’une délibération de la compagnie, qui a lié ce philosophe, quoique très indiscrètement il eût donné sa parole en particulier. La loge, désolée de ne pouvoir faire cette acquisition, en a été un peu dédommagée par le peintre Greuze, très utile aux travaux dans sa partie.

Après la célébration des mystères, interdite aux profanes, on a fermé la loge & l’on s’est transporté dans une vaste enceinte en forme de temple, où la fête devait se célébrer. Le vénérable frère Lalande, les frères Franklin & comte de Strogonoff, ses assistants, ainsi que tous les grands officiers & frères de la loge étant entrés pour faire les honneurs de l’assemblée, le grand-maître des cérémonies a introduit les frères visiteurs deux à deux, au nombre de plus de 150 : un orchestre considérable dans une tribune jouait, pendant cette marche, celle d’Alceste ; il a exécuté ensuite différents morceaux de Castor & Pollux, & tout le monde étant en place, le frère abbé Cordier de Saint-Firmin, agent général de la loge, & celui auquel on doit l’imagination de la fête, est venu annoncer que madame Denis & madame la marquise de Villette désiraient recevoir la faveur de jouir du spectacle : la permission accordée, ces deux dames sont entrées, l’une conduite par le marquis de Villette & la seconde par le marquis de Villevieille. Elles n’ont pu qu’être frappées du coup d’œil imposant du local & de l’assemblée, qui était restée décorée de ses différents cordons bleus, rouges, noirs, blancs, jaunes, &c suivant les grades.

Après avoir passé sous une voûte étroite, on trouvait une salle immense tendue de noir dans son pourtour & dans son ciel, éclairée seulement par de tristes lampes, avec des cartouches en transparents, où l’on lisait des sentences en prose & en vers, toutes tirées des ouvres du frère défunt. Au fond se voyait le cénotaphe.

Les discours d’appareil ont commencé. Le vénérable a d’abord fait le sien, relatif à ce qui allait se passer ; l’orateur de la loge des Neuf Sœurs, frère Changeux, a parlé après lui un peu plus longuement ; frère Coron, l’orateur de la Loge de Thalie, affiliée à celle des Neuf Sœurs, a débité son compliment de mémoire, & quoique très court, il a paru le meilleur ; enfin frère La Dixmerie a commencé l’éloge de Voltaire. Il a suivi la méthode de l’académie Françoise, & a lu son cahier, ce qui refroidit beaucoup le panégyriste & l’auditoire. On y a observé quelques traits saillants, mais peu de faits, & point d’anecdotes. Frère La Dixmerie s’est étendu trop amplement sur les œuvres de ce grand homme, qu’il a disséquées en détail, & n’a point assez parlé de la personne. Nulle digression vigoureuse, nul écart, nul élan ; on voyait que l’auteur, continuellement dans les entraves, ne marchait qu’avec une circonspection timide, qui l’obligeait de faire de la réticence sa figure favorite. Le seul endroit où il se soit animé & ait mis un peu de chaleur, ça été dans son apostrophe aux ennemis fougueux de son héros, où, après avoir dit tout ce qui pouvait les toucher, les attendrir : « si sa mort enfin ne vous réduit pas au silence, a-t-il ajouté, je ne vois plus que la foudre qui puisse, en vous écrasant, vous y forcer ! » À l’instant, des coups redoublés de tonnerre d’opéra se font entendre ; le cénotaphe a disparu ; & l’on n’a plus vu dans le fond qu’un grand tableau représentant l’Apothéose de Voltaire. On aurait désiré que, par une heureuse adresse, on eût en même temps fait succéder à la décoration lugubre de la salle une décoration brillante & triomphale.

Frère Roucher a terminé la séance, en déclamant un morceau du mois de Janvier, de son Poème des Mois. Il faut se rappeler la persécution excitée déjà contre son ouvrage, quoiqu’il ne soit pas encore imprimé : son zèle contre le fanatisme s’est animé, & lui a fait enfanter la tirade en question relative à la mort de Voltaire, & au refus de l’enterrer ; il a comparé cette injustice avec les honneurs accordés aux cendres d’un prélat hypocrite, d’un ministre concussionnaire : dans ces deux portraits, il a désigné sensiblement le cardinal de la Roche-Aymon & l’abbé Terray, morts peu avant, & a fini par annoncer que toute la terre où reposerait la cendre de Voltaire serait une terre sacrée :

« Où repose un grand homme, un Dieu doit habiter. »

Un enthousiasme général a saisi tous les spectateurs transportés ; on a crié bis, & il a fallu qu’il recommençât. On ne sait comment le gouvernement & le clergé prendront ce morceau ; on craint qu’il ne mérite à l’auteur l’animadversion de l’un, & la vengeance implacable de l’autre. (XII, p. 173-177)

[…]

1 Décembre 1778. Par une circonstance remarquable qu’on a oubliée dans la relation de la fête funéraire célébrée en mémoire de M. de Voltaire, il est à observer que c’est au noviciat des jésuites, où vingt loges de francs-maçons se sont établies, & entre autre celle des Neuf Sœurs, qu’elle a eu lieu. Les bons pères se seraient-ils jamais attendus à cette bizarre destinée d’un des principaux berceaux de l’ordre ?

Pour donner plus d’importance à la fête de la Loge des Neuf Sœurs, outre M. d’Alembert, messieurs le marquis de Condorcet & Diderot devaient s’y faire recevoir aussi : tous trois ont manqué. (XII, 178)


Mémoires secrets

Correspondance littéraire

Frère Mercier

La Dixmerie

 

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