Anonyme 1938

Et voilà, c’est la France / Croquis de vacances

Pourquoi faut-il que, même en flânant, on s’assujettisse à des plans précis et à des buts bien déterminés. Le fait est que ce jour-là devait être consacré aux mânes de deux grands hommes, Voltaire et Briand. C’est vous dire mon itinéraire : Ferney-Thoiry. Le père de la tolérance; le pèlerin de la paix. L’incomparable écrivain; le prestigieux orateur.

Il y a là de quoi donner du jarret au cycliste le moins entraîné. C’est le cas. Mais baste, les hasards de la route volatilisent les itinéraires-Baedeker les mieux étudiés. Je ne verrai de Voltaire que la statue dont le socle énumère la gloire et les mérites.

« Voltaire fait construire, plus de cent maisons. Il donne à la ville une église, (Mais diable. J’en éprouve une petite secousse. Je regarde le grand homme. « Mort à l’infâme.  » Il me sourit ironiquement. Bon, bon.) une école, un hôpital, le réservoir et la fontaine. Il prête de l’argent sans intérêts aux communes environnantes. (Le cycliste sidéré s’appuie sur son cadre pour ne pas choir d’émotion. Ah! bien, celle là… Ta main, saint homme au coeur sec et au geste large.) Il établit des foires et des marchés, p Inutile de continuer. a De l’argent sans intérêt ! !  » Heureux maire d’ici, heureux municipaux, heureux habitants…

Mais ces habitants, après tout…

Justement, vis-à-vis, un petit magasin d’horlogerie… J’entre… Des salutations d’un ami à transmettre au patron. Je ne le connais ni d’Adam ni d’Eve. Je suis simplement l’ami de son ami. Mais du vrai, du solide, à s’arracher le bras en se serrant la main… J’y serai jusqu’à la nuit tombante, tout de suite à l’aise, en famille. Un Neuchâtelois d’ailleurs, de la Montagne, qui a trouvé dans la simplicité et la cordialité françaises une atmosphère à l’unisson de son caractère indépendant. On ne fait pas d’hommes pareils la matière d’un article de vacances.

Deux faits divers de mon passage chez lui.

Nous jacassons à la cuisine derrière un verre de rouge. Un coup la porte. Entre un vieux bonhomme d’aspect misérable, un petit panier à chaque main, des poires et du raisin. « Vous tombez bien », me glisse-t-on à l’oreille. « Robert, l’homme le plus aimé et le plus heureux de Ferney.  » Du diable si j’y comprends quelque chose. Et pourtant, peu à peu, ma conscience s éclaire. Il est là, assis à côté de moi. On lui a servi, sans autre, une tasse de café dans laquelle il trempe un quignon de pain. Il offre sa marchandise, tout le panier. C’est fait. Je le regarde. Septante ans peut-être, le visage mal rasé mais sain. Un long paletot capé qui descend sur les chevilles, un pantalon trop large qui se perd dans des chaussures, ah ! mes amis! des souliers comme jamais gueux des champs n’en porta. Des souliers qui tiennent du sabot, de la savate, du godillot, que sais-je, crottés le tout ficelé par devant comme un saucisson, éculé par derrière et laissant traîner des chaussettes douteuses et effilochées… Un poème, le poème du chemineau… Il parle. Les poires, cette année, ne se conservent pas. Ne pas les mettre à la cave. Le raisin. Difficile, cette année, d’en offrir de belles grappes. Mais celui-ci est sain. Et je l’écoute… Pas un Français, assurément. Il a même un accent, mais oui, un accent de l’ancien canton de Berne. En effet, depuis vingt ans, il est fixé ici, après des pérégrinations dont le point de départ est l’Emmenthal. Il habite, il loge, que dis-je, il gîte à quelque distance du village, dans une carrière communale, où, pièce par pièce, plaque de fer blanc, bout de tôle ondulée, il a érigé une cabane sordide mais d’une propreté bernoise. C’est Robert. Robert comment? Nul ne le sait. C’est Robert, tout simplement. Il fait le tour des fermes, achète aux paysannes en quête d’une recette personnelle des choux, des salades, des fruits et les revend aux ménagères. Il est honnête, il est sobre, il est libre, il est heureux. Il n’a jamais accepté une aumône; il n’a jamais rien chapardé; il ignore les cancans. On le salue, on fait avec lui un brin de causette. Le soir, il disparaît. Ni vu, ni connu. Robert a rejoint son chez soi.

Le voici qui nous quitte. Un coup d’oeil à la fenêtre pour voir son attelage. Misère de misère. Une voiture-poussette inénarrable. Une bâche noire recouvre ses trésors maraîchers. Et des roues l Des jantes de fer plates, toutes d’un modèle différent, et qui grincent, et qui tournent, toutes de guingois, en vraie montagne russe. Et pourtant la carriole chemine droit. Il y a là une merveille d’équilibre par le jeu de forces contraires qui jetterait dans la perplexité le mécanicien le plus ingénieux.

Il y a six mois un nouveau brigadier de gendarmerie est arrivé au village. Homme, bien intentionné, mais ignorant des usages locaux. Il a vu déambuler Robert et sa carriole. Scandale. Intolérable. Si près de Genève. Il y va de l’honneur du village. Et encore par un étranger… On a voulu expédier Robert par delà la frontière.

Nouveau scandale. Les gens de Ferney se regimbent. Robert… ni une ni deux… s’en va, du côté de Gex, trouver le… sénateur du département. Résultat? Robert est toujours là, plus solide que jamais. Au contraire de la chanson, le brigadier n’a pas eu raison.

Robert et les gens de Ferney ont renversé toutes mes notions d’Helvète ordré. Au fond du fond des choses, est-ce nous qui avons raison?
Avant de dîner, nous allons prendre l’apéro, comme il convient. Retour chez mon hôte. Passons à la cave… Elle est grande, tempérée à point. De l’ordre. Mon dieu non. Détail. Là n’est point l’affaire, ni mon étonnement. Voyez plutôt. La cave est commune au propriétaire et à ses deux locataires, Aucune séparation, pas une clef, pas un cadenas. Quelques tonnelets alignés, chacun les siens. Un casier pour les liqueurs, une vingtaine de bouteilles, chacun les siennes. Un petit garde-manger.

Je l’ouvre. Pardon. C’est celui du locataire d’en haut. Des choux, des carottes, le charbon. Tout à l’usage de tous. Pas du tout. Chacun le sien. Et jamais une chicane, pas l’ombre d’une anicroche. « Le locataire du haut est arrivé au fond de son tonneau de rouge. Il en attend un nouveau. Jusque là, il se sert dans le mien et y marque une coche à la craie pour chaque pichet prélevé ».

Cette cave prend à mes yeux le caractère d’un véritable temple; toutes les vertus essentielles y ont élu domicile.

Et voilà, c’est la France, la vraie France, celle qu’on critique et celle qu’on aime. Vous comprendrez qu’il ne m’est plus resté ensuite ni le temps ni le désir de hanter l’ombre de Voltaire philosophe et de Briand le pacificateur. J’avais vu des choses et pressenti des idées plus simples et plus durables.
J’enfourche ma bécane, le coeur content, le cerveau clair, et je siffle et je fredonne dans la nuit: La route est belle…

M. M.-C.

(Le Courrier de Neuveville et Feuille d’Avis du District, 15 octobre 1938)

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